Le premier mot 3

Publié le par la freniere

Quand le sourcil noir d'un nuage cache l’œil de l'orage, ou du cyclone, je tremble comme le cœur d'un loup. Devant l'éclair et le tonnerre tous les vivants connaissent l'appréhension cosmique. Quelque chose en moi se souvient des cavernes, des odeurs animales, des remugles chtoniens. Des forces élémentaires se condensent en sueurs. Un arbre parle à ses racines comme l'homme à ses mains. Au fil des images, ce qui ne se laisse pas voir détermine ce qu'on voit. L'iris n'est qu'un iceberg dans la mer des regards. L'âme n'a pas de corps. Ni dehors ni dedans. Elle englobe l'univers à partir d'un doigt, d'un regard ou d'un son. Les heures qui nous séparent nous unissent aussi. La parole est un oeuf sans corps qui s'apprête à éclore. Chaque geste se perd dans l'infini des gestes pour revenir en chair.

Rien ne s'éloigne ni se rapproche. Tout se confond comme une ombre qui tourne, une rosée qui monte, une pensée qui divague. Les choses que l'on nomme, on les touche encore mieux. Cette table que j'écris, ces miettes que je traîne, chacun peut les toucher avec le bout des yeux et l'intérieur de la tête. Chacun s’y attable tout autant que ma voix.

Dans la mémoire, il y en a qui ont un sac plein de billes de verre, des paroles d'insectes, des fruits au bord des larmes. D'autres ont des balles de fusil à la place des yeux. Les rois ont des couronnes de peurs. Quand il pleut dans les mots, je fais un parapluie avec une parenthèse. Quand il fait soleil, je cueille un bouquet d'apostrophes. Les voyelles en pétales peuvent servir de tisane pour adoucir le cri.

Tout ascenseur est sans mémoire. J'écris marche après marche comme on monte au grenier retrouver son enfance. Je n'ai pour toute rampe que la main des vivants. Chaque matin c'est le chant des oiseaux qui lave le silence. Le vent se fait la barbe au fil des feuillages. Les abeilles déjeunent au restaurant des fleurs. Les mots de l'homme éclosent dans la boue du réveil.

Je cherche dans quelle langue l'image vient lécher les yeux blancs des aveugles, quels mots tissent l'eau et parlent aux rochers, quelles voyelles disent je t'aime en direct du cœur. Les bêtes dans ma bouche viennent s'agripper au sens. Depuis le premier mot, je suis au bord du gouffre. Je continue d'écrire pour ne pas y tomber.

Je tiens toujours un livre d'une main mal assurée. Près du silence. Près d'un crayon. Près d'un oiseau. Il y a toujours des mots qui dansent dans ma tête agrandissant l'espace. Avant d'écrire un mot j'écoute son écho. Toutes les phrases sont là. Elles nous attendent. Elles nous tendent les bras. Il faut gratter sous les ratures, déshabiller les mots ou effeuiller la prose. Un os dans la poussière peut retrouver sa peau, les lèvres du matin embrasser le sourire. Toutes les marges ont un goût de défi, de mémoire inconnue. Chaque souffle du vent est un carnet d'adresses, une boussole impossible, un petit grain de cœur. Tout livre, qu'il soit rose ou noir, est un brandon d'espoir. Dans la mémoire des catastrophes, il transforme les ruines en une source nouvelle. Ce n'est jamais un sac à prophéties mais un coffre à jouets. 

 

 

Publié dans Le premier mot

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Ile 12/04/2006 14:31

Il est très très bon ton texte, j'aurais simplement oté la phrase "et effeuiller la rose" qui me semble inutile dans la force de la phrase précédente. Mais ceci n'est qu'une remarque strictement personnelle qui ne se veut en aucun cas critique ! juste un ressenti. Ton écriture est superbe !