Chaque instant est l'arrivée (France)

Publié le par la freniere

     Pourquoi ce poète prétend-il faire parler les Rois
Mages avec des mots désabusés : «Nous arriverons trop tard...» ?
     Il n'est jamais trop tard pour partir, pour commencer. Et
nul ne sait jamais quand il arrive.
      Tous les hasards du voyage enrichissent la quête, approfondissent
la Question,
     tous les échecs, toutes les chutes, les blessures. Chaque
regard est en quête d'une réponse
     que nul autre que toi ne peut donner. Chaque tournant
annonce le péril et la merveille.
     Le bouffi sanglé dans ses richesses, celui dont on dit
qu'il est un homme arrivé,
     qui ne voit sa misère, son inutilité, et qu'au terme ses
mains sont vides ? Qui ne préfère
     être ce Roi en exil, roi seulement de ses douleurs, berçant
sa fille au fond des bras,
     plutôt que le souverain aveugle qui au départ dilapide
son royaume ?
      Il se nomme lui-même, à la fin, l'espion de Dieu.
      Au fond des camps, des prisons, menotté par le malheur,
plus d'un Lear dépossédé a commencé
      à naître dans les landes de la folie, à se mettre en marche
à travers ses barreaux.
      Chacun doit s'évader à sa manière, creuser son terrain
avec ses mains, ses ongles, ses mots.
      Non, il n'est jamais trop tard pour partir, et chaque instant
est l'arrivée
      d'un nouveau départ. Le cheminement est l'être même
du voyageur, dont le bonheur est la marche qui le tire
      en avant, qui l'aspire plus loin, plus haut, quand chaque
brève halte
      fait partie de son élan, de sa joie de repartir. À chaque
pas, chaque jour, il arrive, on arrive vers lui,
      pour lui faire découvrir qu'il ne fait plus qu'un, ce soir,
avec le chemin de lumière.
      Où il va s'enfoncer en dehors de tout chemin.

Jean Mambrino

 


Publié dans Poésie du monde

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