Rémi Arnaud

Publié le par la freniere


Nous venons d'apprendre le décès de Rémi Arnaud. Un hommage lui sera rendu dans le prochain numéro de Francopolis.

«Fils du soleil et du vent habitant le paradis terrestre entre Mont Ventoux et Sainte Baume, ma vie d'ermite lunatique est bercée toute entière à l'écriture de poèmes et de chansons (pour les copains). Publiant mon premier recueil de poèmes LA NUIT DES MIROIRS en 1997 je recherche à entraîner mes lecteurs dans la valse lente et intense de l'enfance et de l'amour. C'est là précisément que je puise ma force et mes racines. Les seuls lieux que la société laisse à peu prés intacts. Mes poèmes renvoient à la façade éblouie des rêves et des souvenirs sans oublier les volets clos de la douleur si présents à notre époque.»

Trop discret, son œuvre est en grande partie inédite.

 

«Rémy Arnaud était un grand poète, pas de ceux qui font des ronds de jambes sur le Net ou ailleurs, mais de ceux qui entre silence et pierrailles, font leur chemin de mots justes et vrais.»  Ile Eniger


Au Pub Le Brigand

A u pub Le Brigand
j'ai écrit beaucoup moins
que la plupart des gens qui écrivent
mais j'y bois beaucoup plus
que la plupart des gens qui boivent
je plaisante
en fait
je n'écris pas plus que nécessaire
mais j'ai bu quelquefois
bien plus que raisonnable
Le Brigand est un petit théâtre
d'ombre et de lumière
un raccourci du temps
pour ceux qui s'attardent trop
à vouloir le tuer
un parloir libre pour tous ceux
que le silence oppresse
puisque la compagnie est un des plaisirs de la solitude
des fous des poètes et des ivrognes
il y a dans ce pub des rencontres
qui ressemblent à des évidences
des rencontres simples
de familiarités canailles
des rencontres belles
dorme des retrouvailles
les copains au comptoir (jamais assez grand) y vivent
quand ils n'y dorment pas
c'est pas la famille
c'est sûr
c'est pas le sang
mais les amis c'est le sol
même si c'est un sol mouvant
l'endroit résonne des mêmes conversations éthyliques
et des mêmes révolutions immobiles
depuis les jours et la nuit des temps
en bref et puisque
je ne trouverai plus
et pas mieux
Le Brigand encore et toujours et encore
fait de la résistance
et c'est tant mieux

*

Nous

Nous avons congédié le vent sous l'appui froid des fenêtres où les papillons meurent et recueilli la lumière brisée des taillis
l'espace autour rassemble nos moissons les plus précieuses
l'élan neuf de chaque jour
rien n'arrive qui ne soit digne d'être dit
nous avons des gestes usés au chevet des étoiles
et le ciel change nos pas
pour armes le biseau du soleil dans le velours des cèdres
la victoire sonore des sources et la brièveté du chant des mésanges
la lenteur apprend à nos mains
nos manières essuient l'écoulement du jour
l'ombre d'un arbre nous abreuve pour un règne
ô grandir dans le déplacement des gris
embrasser les couleurs attardées au ventre des pierres
sur les feuilles
dans l'air affamé immobile
l'été nous enlève à vivre
hier ne pèse plus
de si loin la terre nous fait fête
aucun silence ne peut nous rejoindre

*

Effet d'ivresse

toute la ville penche vers le sud
elle bascule et sans le vouloir je suis les fleuves qui filent dans les caniveaux
en me faisant doubler par des papiers gras et des bouteilles de plastique qui brûlent tous les feux
il y a des filles avec des tee-shirts transparents soudés aux nichons et des types qui s'éclatent la tête contre les lampadaires et des éclairs comme des bombes atomiques
à chaque fois
la terre s'ouvre en deux
je peux pas me tromper (tremper?)
c'est tout droit et je longe une voie ferrée et ces baraques mortelles comme il y a toujours à la sortie des villes
avec des CHIENS MECHANTS et des gens enfermés là-dedans
c'est une grande rue mal éclairée où il n'y a rien à voir
je dépasse une gare plongée dans le noir
juste à ce moment là
la pluie s'arrête
et moi avec

*

L'été à Goult

Par la fenêtre beaucoup trop tard, la pluie est revenue soudaine et froide. La fille a compté et recompté toutes les terrasses. Le vent lui ôtait sa chemise.

Ici ce sont des vacances accessibles et qui se cachent pourtant. Le printemps est déjà passé, l'été meurt de soif encore et toujours dans la chambre des vertiges.

En nous agenouillant contre la terre humide, dans notre dos la colline fermait les yeux. Tout n'était qu'apparence vive. J'attendais quelqu'un et c'était presque vrai.
J'attendais obstinément la lumière, la chaleur, la terre et toujours cette sourde et envahissante mélancolie des longues plaines basses.

Elle était là debout à l'épaule de la nuit tombante. Les oiseaux nous mangeaient dans la main. La porte fermait mal.

Enfin la souffrance changea de corps dans le cri cinglant des cigales. C'est toute l'histoire du monde où nous fûmes. Ce bleu du ciel auquel j'espère et par lequel je m'échappe.
Revenir, je reviendrai, sans cesse loin de tout, d'halètements en halètements.

Dites-lui simplement que je la cherche.

*

Sans titre

Dernier samedi du mois d'Août.

La nuit sur les toits se retire en silence il a plu de miraculeux et improbables arcs-en-ciel ainsi que la promesse étincelante du silex.

J'ai regardé longtemps le trottoir immobile dans la citadelle de l'attente, sous la coulée du sommeil. Longtemps, j'ai regardé longtemps le futur que tu contiens.

J'ai tout gardé et j'ai marché. Cachés, tremblants, nous avancions. Ton regard enfin tourné vers le haut de la colline. Nous atteignîmes la plage dans la soirée.

L'enfant se blottissait dans les images. Tout y avait été laborieusement nommé. Trois coups frappés sur ton corps finirent de nous arrêter.

La lueur rouge électrique du radio-réveil fut la première a trancher la brume grise.

Ainsi rendu à la clarté, j'ai repris la mer avec quelques fidèles afin de confier mon amour à l'eau mais sans éloigner le réel du secret.

Les rivières charriaient leur nom de rivière et celui des blés.

Peu de temps après, nous étendîmes l'harmonie.

*

Galets de Durance

Nous étions les porteurs d'eau lestés des butins interdits les épaules brisées par la chaleur et les renoncements. Là en Avignon s'évertuer dès l'aube ma plus profonde douleur.
La jeune fille n'étant pas venue chanter ce matin là le silence me cueillit brutalement. J'eus un sourire en moi juste pour elle en ouvrant les yeux sur le ciel blanc du plafond de la chambre.

Dès lors les événements se précipitent. Tu m'accompagnes dans ma recherche d'emploi. Il faudra que j'apprenne l'alphabet des limites.
Dehors les bombardements ont repris.

J'ai ouvert un chemin modifié par le temps même si je sais qu'il n'était pas pour nous depuis. Il ne pleut jamais naturellement. Les lèvres closes, je t'ai demandé de survivre.
Au lendemain d'un jour si mémorable, apprête-toi à recevoir ce qui reste du monde. La migraine au fond du cœur, je déshabille lentement les momies grinçantes du réel.

Le pont a perdu son miroir et les amants leur lieu de rencontre. Au loin, l'horizon les attend entre le ciel et l'eau. On ne le distingue pas très bien mais c'est si grand, si grand.

*

Pulsion première

Sous le soleil plein de midi elle m'embrassa vivement. Le temps se mit à se refuser sans terme.

C'est un phénomène rare. Le vent, ses terres fracturées. Les ailes du moulin ne s'arrêteront plus désormais sur les bouches entrouvertes de la surprise.

Dès qu'elle eût lancé le harpon d'un rendez-vous, la lumière réglée à son maximum, je sus alors qu'elle ne reviendrait pas, n'ayant aucunement l'infinie patience des fenêtres.

Moi qui est la confiance d'une fourmi, il fut l'heure de pousser plus loin mes investigations. Entre mon miroir et son visage viendra la floraison des asphodèles.

*

Soleil, bien entendu

1
Au pied du mur d'enceinte, je bois jusqu'à plus soif la lumière du jour. Nul n'est besoin de s'agiter, de s'épuiser.

2

Dans mon filet à tourbillons, le jour se lève mystérieusement encore.

3

La mer lisse comme une larme occupe tout l'espace.

4

Il reste une voie de chemin de fer et sur le nid des oiseaux incertains, j'ai froissé le bouquet de lavande.

5

Un peu plus loin dans ce jardin, on ne risque rien que l'éphémère.

6

On n'aura pas la mort qu'on pense non plus. Une demi-heure plus tard, joignant le geste à la parole, je monte tes escaliers.

7

Et la lumière recommence. Il n'y a personne ici pour venir à l'eau.
Je mélange la couleur mauve des mondes.

8

Étrange clé des champs car je me suis finalement égaré.

9

Comme demain comme aujourd'hui et comme hier tu manqueras.

*

Rémi Arnaud


Publié dans Les marcheurs de rêve

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bertran 01/01/2009 15:01

j ai connue  Rémi Arnaud dans  son  adolescence, il  etait  un  ami  de  ma  fille, j ai  connue  ses  débuts en  poesie,  mais  je  ne  me  doutait  pas  d  un  tel  talent.cC est  tout  simplement  magnifique,  sa  dispartion ma  énormément  peinée.

Ile 04/11/2008 00:23

Rémy Arnaud était un grand poète, pas de ceux qui font des ronds de jambes sur le Net ou ailleurs, mais de ceux qui entre silence et pierrailles, font leur chemin de mots justes et vrais.