Le premier mot 4

Publié le par la freniere

Seule la vie ne ment pas. S'il lui arrive de tricher, c'est pour tromper la mort. La vie est faite de promesses oubliées, de rendez-vous manqués. De fleuves devenus sable. De gestes devenus mous. D'enfants devenus vieux. D'une poignée d'aiguilles dans une main d'horloge.  L'âme est prise en otage par les gurus de service. C'est un bâton de vieillesse pour les ménopausées du cœur, une descente de bain pour les corps en transit, un ticket de loto pour les réincarnés. On prend l'astrologie comme on prend l'ascenseur, une aspirine, un joint. L'âme doit se cacher du rire des imbéciles. Elle travaille sans visage. C'est un sherpa dans une montagne de blessures, une virgule dans une phrase sans mots. C'est une poignée de neige qui résiste au soleil, un peu d'air qui passe dans le mouvement des feuilles. C'est l'escalier qui grince dans la maison du cœur, le son de ce qui vient, la déchirure dans la couche d'ozone, le crissement des pages que l'on ne tourne pas. C'est le désert tapi dans chaque grain de sable, un bruit d'images qu'on ne voit pas, un mouvement arrêté, des gestes où plus personne n'habite. C'est une sorte d'eau entre les rives du regard.

Les yeux touchent l'espace comme les rides touchent le temps. Ils s'échappent en dedans quand on les ferme. Il nous faut des images pour les réveiller. Dans le passage de l'ombre, les choses ne s'approchent ni ne s'éloignent, elles convergent vers la lumière qui nous façonne comme le soleil perce la brume. Nous venons tous de plus loin. Nous sommes tous plus haut. Les pieds suivent toujours une piste ignorée. Les bras palpent le vide et y touchent le cœur. Quand on lève la main tous les gestes bougent dans le désir des doigts. Nous sommes toujours un autre. Quelqu'un marche vers nous mais n'arrive jamais. Quelque chose bouge toujours quand quelque chose s'arrête. Il y a toujours un os dans le silence des chiens, un cheveu sur la soupe, un cil dans le regard, un orteil qui bouge dans les souliers des morts, de l'eau dans la fontaine des formes. Il suffirait d'un souffle pour agiter la pierre . Nous tournons tous autour d'un même centre, tendant nos mains vers un même feu. On ne dit plus l'amour, on dit n'importe quoi. On ne dit plus l'amour de peur qu'il ne s'enfuie. Tout ce qui brûle peut-il encore brûler ? Il y a dans chaque mot comme une main tendue, un appel d'air, un doigt qui clique sur l'icône dans l'espoir d'un sens.

Dans mon pays d'érable on communique encore par les feuilles des arbres, le vent du Nord, les racines crochues dans un ciel terreux, par l'âme des shamans et les yeux des chevreuils. Je cherche dans le désordre de mes gestes celui qui me relie au mouvement du monde. J'entends tousser quelqu'un durant les soirs d'orage. Une voix terrible et belle comme la mort. Une voix chaude et douce comme la vie qui naît. La voix de mes amours qui me retient encore dans la parole du monde, la voix de mes enfants qui innerve la mienne. La neige sur le sol réchauffe les racines , protège les insectes et vient grossir la mer par mille souterrains.

Ce n'est jamais la vie qui embrouille les pistes. Ce sont les professeurs, les curés, les marchands. Ce sont les lignes droites, les barrières, les barreaux, les frontières qu'on impose même aux ailes d'oiseaux. Ce sont les nids de poule où la guerre couve ses mines et ses oeufs d'infortune.

 

 

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