Gares

Publié le par la freniere


Pour connaître une ville, a dit le philosophe*, il faut voir sa gare.


La houle des voyageurs ondulant sur les quais, particules de vies troquées au hasard, brouhaha inaudible des voix intérieures, chaussures contre souliers, épaule contre épaule, haleine exhalée, souffle inspiré, matière humaine malaxée, maelstrom terrifiant. La gare, Minotaure cruel engloutissant l'humain, digestion du chaos. L'organisation rectiligne des voies, la géométrie parfaite des câbles se croisant, tressant un faisceau d'amarres prêtes à être larguées. Et les quais, tentacules gigantesques lancés vers des ailleurs invisibles.


La voix de la gare dans le haut-parleur nasillard, incompréhensible, son mâché, mastiqué et vomi, venu d'en haut, on ne sait d'où. Le ding-dong énergique imposant l'attention, les informations, et les retards.


L'horloge, soleil de la constellation, œil ouvert comme un reproche, épiant, veillant à la bonne marche des épisodes, d'une précision guerrière.


Les trains, bêtes domptées, rentrés au bercail, le nez dans le licol, leur carapace de métal grinçant de toutes ses dents.


Les courants d'air glacés, serpents de verre s'enroulant autour des cous fragiles, les oiseaux nichant sous les toits vitrés, entre deux poutres de métal, piaillant leur monde parallèle, les vendeurs de journaux aux doigts gris, les contrôleurs dans la suffisance légitimée de leur képi, les sandwichs au goût de cellophane, les bruits amplifiés d'une armée en marche. Les valises pleines d'espoir, les pas nonchalants, ceux pressés, la valse des retrouvailles, le tango des adieux.


L'excitation du voyage, la promesse de l'aventure, les voisins de wagon, les cris des enfants. Et le départ.


Dans certaines gares, les trains ne s'arrêtent pas. Ils déboulent dans un souffle bruyant, charriant l'haleine du diable, font trembler le quai, et la voix dans le haut-parleur, sur un ton péremptoire, exige qu'on s'en éloigne. Et on reste là, figé, fasciné par la puissance, une explosion brutale et fugace comme un coup de poing en pleine figure.

On frissonne partagé entre frayeur et tentation.


Les gares ! Sont des livres ouverts d'une surprenante variété, dont les auteurs aux talents divers livrent leurs histoires impudiques ... Les gares ! Sur les plates-formes, des vies égarées traînent des solitudes extrêmes. Des cailloux d'illusions semés le long des voies entretiennent l'espoir de retrouver le chemin.


Seule sur le quai, ma valise bourrée de silence, j'attends un train comme un destin qui me serait affecté (qui ne viendrai pas). J'ai pris un aller simple : pourquoi être compliqué si l'on ne sait pas où l'on va. Je regarde les rails, ces flèches de métal décochées par le hasard. Je ne connais pas ma destination, à quoi bon, les billets de train mènent tous au même lieu : aux environs de nulle part. Je remonte mon col, les départs sont toujours frileux ; partir c'est se dépouiller de ses vanités, de ses angoisses, de ses égarements, on va se perdre pour se rencontrer.


®Michèle Menesclou


*Pierre Sanzot

Publié dans Glanures

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