Le premier mot 5

Publié le par la freniere

Me voici dans les rues de la ville. Mon âme d’habitant couve les oeufs dans les nids de poule. Ignorant les feux rouges, je traverse les rues comme un raton laveur. Je saute à la marelle entre les craques des trottoirs. J’ai le pied droit qui boite et le gauche à l’envers. Mes yeux dans les vitrines ont le reflet des loups qui cherchent la forêt. Il y a trop de bruit entre le vent et les oreilles des oiseaux. Les seuls sourires sont les couvercles de conserve qui bâillent aux corneilles. Pour échapper au froid, je serre la main courante dans les bras du métro. C’est comme l’œuf du ventre où des trains viennent éclore. La ligne d’horizon n’est plus qu’un point de fuite tremblant d’incertitude. Dans la fragilité des pas, elle se confond aux lignes du métro. Je parle avec les choses que personne n’achète. Les autres sont trop snobs pour sourire à ma gueule. J’ai un caillou trop petit pour la hauteur des marches. Je fais des nœuds aux cordes vocales pour grimper en silence un peu plus haut que moi.  Devant tant de néons, je cache ma lumière sous le couvercle des paupières.

Je suis comme un objet perdu dans la vitrine d’un regrattier, un pissenlit sur un banc de neige, un grain de sel dans un café, un gant de peau sur une prothèse, une chair à nu sous une cravate. J’ai les pieds dans les plats, la cervelle dans le plâtre et le cœur qui fait tilt. Mon âme fait du stop au milieu taxis sans savoir où aller. Tout ce qui tourne ici tourne mal. Les jours en dents de scie découpent l’infini. Les planches de salut se retrouvent en sciure. Un vieux pneu somnole près d’un matelas abandonné. Je vois des visages partout. Chaque fenêtre a un œil. Les pas vont plus vite que les pieds et les gestes se cachent dans les lignes des mains. On y circule à touche-touche, à berzingue, à tire larigot sans même jeter le petit poil d’un œil à ceux que nous croisons.

Il y a des soirs aux habits trop serrés, des matins qui marchent la tête entre les jambes, des appétits d’oiseau qui s’empiffrent d’essence. Même les puces se trompent de chien ou s’attaquent aux ordis. Des abeilles aveugles butinent les orties. Si les prénoms parfois se trompaient de visage, des banquiers feraient la manche et les notaires du blues, des policiers danseraient au pied des lampadaires, des hommes d’affaires joueraient de la flûte tout en fumant leur joint. Les comptables seraient cruciverbistes et les jardiniers auraient des fleurs dans la voix. Si les mots revenaient à leur berceau de feuilles, les oiseaux nous liraient sans avoir peur de nous.

Pour voir plus loin, je dessine des fenêtres, sur les murs et le vide, sur les arbres et le sol, sur les recoins perdus et même les fenêtres. Je sème la clef des champs dans toutes les serrures. Ce qui manque entre les murs, c’est une floraison que l’homme n’aurait pas souillée, une parole venue d’elle-même sans le secours des idées, des poèmes sans tige que celle du regard. J’ai laissé mon loup en pension chez les fées. C’est lui qui chante, c’est moi qui mords. J’endosse ma peau d’homme quand je viens à la ville mais je fais rarement mon sale métier d’homme. Je vis tout simplement sans compter les secondes.

Il y a toujours une ombre qui me suit. J’y cherche en vain le bourgeon des couleurs. L’interrupteur dans ma tête clignote à off. Mes mots galopent derrière le temps et n’attrapent que des poils. Je sais pourtant qu’il y a du monde derrière l’invisible. J’entends chanter la vie par les trous dans l’espace. Nous sommes à mi-distance entre le visible et l’invisible. Il n’y a pas de frontières. On ne sait pas non plus lequel entraîne l’autre. Au toucher du soleil, les glaçons tournent en larmes. Même dans le connu, c’est l’inconnu qui compte. Sous le parfum d’une fraise la langue se veut fraise mais ne peut qu’y goûter. Il y a des lieux où l’on ne va qu’avec des mots, des bribes d’infini, des brindilles d’espoir. J’écris avec des doigts au bout des mots, des doigts en absidioles sur l’abside d’un mamelon, des doigts à croupetons sur la peau d’une hanche.

À chaque jour, je dois reconstruire le monde, le remettre debout ou le laisser s’asseoir sur les genoux des phrases. À défaut de brouter la route avec des bottes à vache, d’arpenter l’infini sur des bottes de sept lieues, mes jambes se transforment en crayon. Je dois les aiguiser pour avoir où aller. D’autres raccommodent  leurs pas avec des talons à aiguille. Ne riez pas. Il y a bien des nuages qui pleurent, des vers qui écrivent entre des parenthèses de terre, des os qui aboient dans la gueule de chiens, des hommes qui se taisent. Il y a bien des aveugles qui parlent avec leurs mains, des soldats qui font  crier les balles. Les oiseaux sont des notes sur la portée du vent.

 

 

 

 

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