Lionel Bourg

Publié le par la freniere

Né en 1949 dans la Loire, Lionel Bourg vit à Saint-Étienne.

Je ne me cache pas qu'à grands renforts de phrases j'ose à peine suggérer pourquoi je vis ici et en quoi un tel entêtement prolonge les inquiétants paradis de l'enfance. À la question: écrivez-vous lyonnais ?, Louis Calaferte répondit aux enquêteurs du journal Libération tout heureux de piéger ses confrères: Oui, avec un saucisson dans le cul., propos que je ferais à peu de chose mien s'il advenait  que l'on m'interrogeât sur le même registre. Oui, dirais-je, j'écris stéphanois, avec, manière de varier les plaisirs, un morceau d'anthracite dans la gorge... Généalogie brigande, théorie manutentionnaire d'alcooliques et de parents rongés des fines tavelures pulmonaires dues à la silicose, assemblée de chômeurs ou bande vivement accourue de grévistes renversant les tramways un jour de 1948, je rédige ces pages en héritier présomptueux d'une communauté que l'histoire relègue au cloaque de ses tentations obsolètes: avatar d'un grand-père qui faillit tuer son fils à la hache et se pendit lorsque sa compagne manda un prêtre, descendant d'un autre qui mourut de l'absorption conjointe d'acides et de gros rouge, rejeton fin de race de filles culbutées à la va-vite dans l'arrière-cour des ateliers, j'ai l'orgueil des sans-grade, l'intime conviction teigneuse des vauriens. Ces gens ont beau avoir été détestables (il n'y a que les privilégiés pour se représenter l'édénique famille ouvrière: besogneurs, hypocrites, menteurs, racistes, leurs turpitudes valent celles des possédants), c'est en leur nom que je signe des livres et m'offre l'exorbitante revanche de ne pas travailler.

Fragments d'une ville fantôme

*

Il existe des lieux d’où l’on ne revient pas. Des lieux ou des moments enkystés dans cette mixture de chairs comme de sensations, de fièvres, de bonheurs incongrus et de souvenirs auxquels on ne s’arrête pourtant que de loin en loin, le zinc d’un bistrot, les éclats de rire ou les larmes d’une petite fille, un port, en Irlande, où l’on régurgitait sa vie, une pièce à moitié sombre dont la lucarne donnait sur une avenue baptisée d’un de ces noms stupides : Foch, De Lattre de Tassigny, Thiers, Édouard Herriot, Auguste Comte… Un orage dans la montagne où l’on s’était aventuré, quelques mots griffonnés à la hâte sur un méchant papier ou la nuit que dans son regard celle qui n’aimait personne et que personne n’aimait ne savait avec qui partager. Des lieux, des journées en souffrance, enfouis sous les gravats de l’habitude ou dont les échardes soudain déchirent la mémoire, et puisque l’on doit marcher, puisque rien par l’étendue des jours ne traduit plus qu’une obstination lancinante, ce sont eux qui nous fondent, ne serait-on après bien des errances que des voyageurs égarés. Ou bien, on les invente. Les dessine et les peint sur des toiles toujours plus noires, les raconte au gré d’histoires que l’usage dit être justement à dormir debout, des chansons, des récits fabuleux, des messages versés en pâture à la solitude massive à laquelle se réduisent désormais nos étroites destinées.
Je n’aimais pas Lyon. Ni Bordeaux. Ni Paris. Ni Venise. Je divaguais au hasard de leurs rues sans rien voir que de tristes ou de prétentieuses façades, rêvassant près d’un porche ou, penché sur l’eau maussade des canaux, examinant les reflets de palais dont la lèpre me paraissait encore belle. Je n’aimais rien, peut-être. Que ces promenades sans but par des cités malades. Ces excursions désespérantes sur des crêts rabotés par les vents dès que l’hiver assiégeait
les hauteurs. Cette steppe, nue, frigorifiée, qui s’étendait au-dessus de la vallée industrielle et où, par les bruyères griffant la brume éparse, j’avais à dix-sept ans tenté de fuir la mort enfant dont l’on m’avait affublé. Je m’effrayais de tout, gamin. Du silence comme du bruit. Des cris non moins que du mutisme haletant épié chaque nuit dans l’alcôve. De cette opacité qui me gagnait, d’où j’émergeais penaud, l’œil inquiet, la bouche frémissante. Respirer n’avait aucun sens. J’écoutais s’ouvrir ou se fermer à longueur d’insomnie des centaines de portes.
C’est un arbre, tu vois… c’est un arbre… chuchotait-elle. Nous avions trouvé asile dans une maison sans désunir en nous la nuit du jour. Il avait plu. Il était midi, ou neuf heures du matin, le soir déjà, l’aube, le lendemain, la veille… Le ciel s’était voilé de nuages dont les franges flottaient avant de s’effilocher d’un bord à l’autre du maigre horizon. La semaine s’écoula lentement. Nul ne connaissait le repaire où nous dormions enlacés, nous éveillant d’heure en heure comme étonnés de vivre. Avant de regagner la ville, nous allâmes entre chien et loup boire un verre dans une petite auberge. Le temps pourrait passer maintenant. Le soleil se coucher comme une meule de foin calciné basculant dans l’abîme. Il faisait beau. Nous l’avions appris d’un regard : la nuit n’est pas que le sang séché de nos rêves…

chez Cadex:

Dans la présente abjection du monde
Tombeau de Joseph-Ferdinand Cheval, facteur à Hauterives
Prière d'insérer suivi de Cote d'alerte
L'Absent
Les montagnes du soir
Fragments d'une ville fantôme

chez d'autres éditeurs:

Contre nuit  J. Brémond Éd.
L'innocence  Comp'Act
L'oublie et la mémoire des lieux  Didier-Richard
L'étroite blessure du silence  J. Brémond Éd.
Lettre à Clara  J. Brémond Éd.
Prose pour une égarée  Tarabuste Ed.
Jardins de poupées  Fata Morgana
La faute à Ferré  L'Escampette
Quelques ombres parlées  L'Escampette

Publié dans Les marcheurs de rêve

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