À l'Hôtel Cody (Québec)

Publié le par la freniere



Au sud de la province textile,
par-delà les chemins tordus que je croyais secrets,
le vent ébouriffait à l'envi les images de chameaux d'or
qui pétillent
dans la neige turluttante


C'était beau et fret.


Mais comme un faux-monnayeur de voyage
mal équipé, givré, en panne,
je devais m'arrêter


à l'hôtel Cody


Ça sentait le miteux, le tonneau de bière,
la fripouille, le cow-boy local, le tapis imbibé
et quelques filles à bras le corps


J'ignorais tout de l'alcool
et du dernier quartier d'hiver


La toile était baissée
Planqué comme un orphelin des steppes
parmi les pimbinas, les bûcherons, les révoltés


Peut-être que je te cherchais, mon ivrogne?


Pour déclamer cette soirée saoule autobiographique
qui s'infiltre en zigzags comme une couleuvre
entre les heures bourrées de caféine


Avec des voix de cornet en-travers de la tête...


La radio pisse du vinaigre de bêtes
pleurniche par le trou du vide
de la chambre vert pomme et gin,
avec des rouleaux de vieux verbes
et de la météo mentale.


Je suis gelé comme une balle
et il y a des halos de boucane impromptus
qui tapissent les murs de mes anciennes vies de fou.


Comme une mère prise dans son silence de morse,
la lampe éteinte m'offre ses condoléances


Je voudrais pourtant juste dormir!
sans tambour ni trompette


Mourir peut-être aussi...


Deviner une dernière fois
les idées qui s'enroulent,
les désirs qui s'embrouillent
en plongeant dans le roi désert
de mon cerveau enfariné,
de plus en plus écorché
par le sprint du solo de guitare électrique
qu'on entend venir du grill encore ouvert...


Descendre au bar incognito,
fripé au max comme un brouillon,
l'air de sortir d'une crevasse de la lune
avec une barbe de quatre jours
comme une défaite morale?


Ben...
Je n'ai pas le choix!
J'ai des coliques et des guenilles dans le ventre,
des spasmes...
Je ne suis pas dans mon assiette!


J'ignorais tout de l'alcool
et du smashe qui pète au fret.


Et voici tout de go
dans le décor de bouleaux blancs et d'étoiles bleues,
une blondine sans dentier ni frontières
qui dégage du vieux spray net de star déchue,
assise sur le bout du tabouret noir à pitons,
tout près de moi...


Elle commence à couiner sérieusement
dans sa roue de bicycle de fièvre


Elle s'intéresse à moi, pauvre cloche!
me zieute, me dépiaute,
me contamine,
m'absorbe!


Elle me caresse la joue
tellement que je suis fin!


Mais qu'est-ce qu'elle me dit?!


Au milieu de la poudrerie et du vent qui écornifle,
les vitres jaunes et rouges de l'alcôve
sont en rut


Je suis ligoté ben raide
dans le lasso de lumière
de cette indienne à voile
qui m'emporte
avec ses histoires de gironde
à coucher dehors


à l'hôtel Cody


Elle me tricote une tribu de femmes invisibles
des mortes, des vivantes, des grimpantes...
qui capturent par télépathie
l'éternité à gros grains


Puis, interlude dans la prière de ses yeux...
«Tu es de mon peuple!»,
me dit-elle soudain.


«Préfères-tu les filles ou les garçons?»


Maudit torieu de baptême!
J'aimerais ça des fois
être un gros taupin, un dur,
un sans coeur
un bélier
un remmancheur d'os indépendant
qui couraille comme il le veut
entre le tempo des mots épelés...


Hein, ma belle?
Faut pas partir en peur!
Faut pas charrier non plus!


Je ne suis qu'un pauvre camionneur.
Un camionneur... en réparation


à l'hôtel Cody.


Jacques Desmarais

 

 

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Publié dans Poésie du monde

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