Ils ont dit

Publié le par la freniere


Regardez notre terre : les arbres y ont été nombreux du temps de nos ancêtres. Nos anciens savent que notre terre n'a pas toujours été ce demi-désert avec des arbres dispersés et condamnés à mourir. La mort des arbres est comme un cri de douleur que la terre mère lance aux êtres humains. La souffrance de la terre est la souffrance de toutes les autres créatures. Lorsque la faim, le manque de nourriture nous afflige, c'est toujours la souffrance de la terre mère qui nous traverse. Car nous ne sommes pas séparés de la terre, nous sommes nés de ses propres viscères. Nos bouches sont ses bouches, nos bras, ses bras. Nous sommes ses nerfs les plus sensibles. Nous sommes des parcelles de l'esprit constructeur et notre pensée se nourrit de ses dons. Lorsque la nourriture nous manque, notre pensée décline, car l'animal en nous prend force pour échapper à la mort.
L'autre principe qui prolonge notre compréhension, c'est l'eau. Ce principe est étonnant, il est presque partout. Le froid en fait une roche lorsque la grêle tombe du ciel, le feu de la vapeur. Entre la grande chaleur et le grand froid, il est liquide. Le Grand Ordonnateur a mêlé l'eau à toute créature vivante, sans elle ni la terre, ni les plantes, ni les animaux, ni les êtres humains ne peuvent être. Lorsque notre corps cesse de vivre et que l'eau s'en retire complètement, il ne reste de nous qu'un peu de matière desséchée représentant le quart de ce que nous fûmes à l'état animé. Lorsque la tristesse ou le chagrin nous accable, l'eau s'écoule de nos yeux et la chaleur et l'effort la rejettent de notre corps sous forme de sueur. Nous sommes nous-mêmes eau.
L'eau remplit les vastes cavités de la terre et forme les mers. Les mers sont si profondes par endroits que nous ignorons ce qu'elles recèlent de créatures et de mystère. La chaleur du soleil hisse l'eau vers le ciel d'où elle nous revient en pluie. Elle dévale les montagnes, surgit des sources, se rassemble en ruisseaux, rivières et fleuves. Elle se réfugie dans l'obscurité des cavernes et des gouffres et devient silence et patience, ou bien se rue comme une troupe de buffles furieux au moment des crues et de l'agitation des océans. Elle est miroir limpide où se reflète notre image et celle du ciel, de la terre ou des arbres. Le murmure de la source s'écoulant entre les roches nous parle et dans la nuit tranquille apaise notre esprit. Lorsque la soif nous tourmente, l'eau nous hante comme un désir brûlant et nous n'avons de cesse qu'elle se soit écoulée dans notre corps qu'elle comble de satisfaction. À ce même corps enfiévré par la chaleur ou le vent, ou bien souillé par la sueur et la poussière, elle offre sa fraîcheur et sa pureté. Sur elle glissent nos pirogues, nos vaisseaux pour l'aventure, le voyage, la connaissance ou le commerce.
Grande servante de la vie, l'eau peut aussi servir la mort. Sa colère détruit parfois nos abris, emporte notre terre et anéantit nos corps. L'eau corrompue par les détritus, les excréments et l'urine des animaux et des êtres humains peut devenir fange. Des créatures, invisibles à l'oeil, y prolifèrent, pénètrent notre corps et y introduisent des maladies et de mauvais germes. Bien des souffrances sont dues à l'eau corrompue. Le lagon silencieux où rien ne bouge peut receler la mort la plus sournoise, une mort aux multiples visages. Ainsi toute chose s'offre au discernement des êtres humains, car en tout la vie et la mort sont mêlées.
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Pierre Rabhi


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