Tendance (France)

Publié le par la freniere


ici
espace singulier


qui sait jamais
ce que mijote l'ombre


venez avec toute
votre chance
ou oubliez l'impasse


oui
il vaudrait mieux
avoir des idées
des perspectives
il vaudrait mieux
assurément
aller de l'avant
les poches
pleines
d'un avenir avenant


mais
précisément
ce sont là des planètes
situées
pour ainsi dire
hors
de notre système sol air


alors


avant que le Sirocco
ne souffle sur la Banquise


d'ici à ce que les rivières
drainent l'océan
jusqu'aux sommets des montagnes
avant de lui faire regagner les nuées
en processions verticales de gouttelettes


en attendant qu'un empire
de justice
inaugure une ambassade
d'amour sans frontière


l'aérodynamisme revisité
le design fignolé à la masse
les chromes en papillotes
et les pneus au barbecue
resteront furieusement
tendance


oui
hélas
nous contribuons
par-là
au renouvellement
du parc automobile
à la prospérité de l'industrie


oui
c'est tragique
enrôlés involontaires
du monde comme il va
petits soldats du pareil au même
finalement


mais c'est qu'il campe
partout
le bougre
l'envahisseur
incontournable
il faudrait le cerner de l'intérieur
hein

épatant ça
comme trouvaille


ton avis
lecteur ?
tes lumières
quand tu veux
nous sommes preneurs
de solutions négociées
élégantes
stylées
respectueuses des formes
et des médiations
démocratiques
mais faut se dépêcher
avant que les Frankenstein et compagnie
ne découvrent le moyen de cloner
à des milliards d'exemplaires
le consommateur idéal



mon frère
il sera trop tard
vraiment
l'espoir exhalera son dernier souffle
et faudra passer à la caisse
pour lever les yeux au ciel
respirer une fleur des champs


les déclarations d'amour
coûteront aussi cher
que les opérations à cœur ouvert


les insultes seront cotées en Bourse


le prix de l'oxygène
atteindra des sommets
entre deux pics de pollution


la privatisation des oiseaux
ruinera définitivement les campagnes


alors
dans l'urgence crépusculaire
qui précède la nuit
de l'esprit
souffrez que
la fibre musculaire
boycotte les tissus synaptiques
jusqu'à plus ample éclairé


la réputation de vandale
ainsi acquise
décourage à l'évidence les sympathies
mais
si on pouvait accéder aux archives du futur
on découvrirait
que tes frères
dispensés de mollesse
furent
au-delà des apparences surfacées
les artisans d'un paralangage
des poètes
quoi
certes
à leur manière heurtée
lourdement autodidacte
mal dégrossie


mais
abolir les courbes fallacieuses
des carrosseries
faussement idéales
pour leur redonner l'allure
chaotique
conforme à leur destination
catastrophique
est ce si éloigné du travail
de nos lointains cousins cérébraux
blasphémant la syntaxe
malaxant la sémantique
à la sortie des chaînes de montages
académiques
pour mieux débusquer
la grammaire de vérité
enfouie dans la gangue lisse
du langage reçu ?


mais qui soupçonne
aujourd'hui
la portée de nos actes
coincés à la rubrique fait-divers
relégués dans les statistiques criminelles
qualifiés de gratuits
par les voix institutionnelles
d'un système qui exerce
encourage
et par suite
ne reconnaît
que la violence payante ?


et les bonnes âmes de surenchérir
dans la dénonciation
de la brutalité aveugle

les accidents de parking
sont pourtant
infiniment moins dommageables
que l'hécatombe routière


et qui ignore encore
que le plus grand tort
est l'apanage du plus fort
qui avait toute latitude
de considérer ou d'amoindrir
l'humanité en l'autre ?


vrai
nous n'avons
que des pauvres
des semblables en minima sociaux
à portée de batte
vrai
nous brisons notre image
avec le miroir
vrai
nous prenons ce que l'hydre
nous abandonne
prélevant ainsi des lambeaux de dignité
sur nos propres visages


c'est que le haut du pavé
ne se compromet pas volontiers
avec la lie du caniveau
hors la saison des papouilles
électorales
et la visite du parc naturel
suburbain
lors de week-end zone
en transports blindés
à chenillettes increvables
flanqués de vigiles
équipés de grenades xénophobes
et de mitrailleuses
discriminatoires
embusqués
jusque dans les glandes
sudoripares


pourtant souviens-toi
que lorsque nous démolissons
la machine symbole
c'est leur tranquillité
que nous ruinons
infligeant ainsi
une atteinte insupportable
aux propriétaires du génome


oui
ils angoissent
tous
rencognés au fond de leur
haine rance
des nécessiteux
des petits


inquiets bien plus
songes-y
que les victimes réelles
ou potentielles


et la crainte rongera leur os actionnaires
tant
que nous ne saurons pas pâtir en silence
tant
que nous demeurerons assez vivants
pour nous rebeller


les entends-tu réclamer des prisons
des peines exemplaires
le rétablissement de la mort légale ?


mais rien ne saurait brider
l'expression de clairvoyance
qui résonne lugubrement
dans les couloirs du temps anachronique
« si la société libre
ne parvient pas à améliorer
le sort de la majorité des pauvres
elle ne pourra pas sauver la minorité des riches »


les mots s'incarnent
aujourd'hui
de manière fracassante
ô combien plus redoutable
qu'au moment de la mort du juste
qui ne survint évidemment pas
dans son lit


mais
un jour de Dallas sanglant
dans l'énigme d'une pleine lumière écourtée


Jean-Michel Niger


Publié dans Poésie du monde

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