Ma seule église

Publié le par la freniere


L'enfance est une autre humanité, pas encore programmée en adultes stupides et pathogènes qui ne se parlent plus qu'à travers une vitre, un statut social, un rôle, un métier. De plus en plus, le monde se divise entre les faiseurs d'affaires et leurs victimes. Pourtant, nous sommes tous nés des arbres, des pierres, des étoiles. Nous sommes tous du même sang, les Islamistes et les chiens d'infidèles, les Juifs et les goys, les Blancs et les pas nous, les uns et les autres. Le silence n'appartient à personne. La terre nous échappe. Elle a peur de nous. Le vent pédale dans les arbres sans savoir où aller. Nous sommes de bien mauvais élèves à l'école d'aimer. On avance dans le noir, la main de l'un sur l'épaule de l'autre. Les enfants crient dans les volières. Les oiseaux crashent dans les nids. Les hommes crachent dans la soupe. La clef des songes ne trouve plus la porte. Le bruit des hommes enterre la musique. Les fruits n'ont plus de goût et les enfants gavés n'ont plus le goût de rien. Il n'y a plus d'amour mais des roses en plastique sur la mousse élastique. Il n'y a plus d'oiseaux sur les fils électriques. Il n'y a plus de loups mais des boucs émissaires. Il n'y a plus de gares mais des trains égarés. Les grands arbres se penchent et cherchent leurs racines. Les collines s'écrasent. Lorsque la neige devient pluie, mes genoux coulent dans mes bas.


La terre est ma seule église. Dans sa lutte à mort contre la mort, elle éclaire ma vie. Lisant entre les arbres, je déchiffre l'aubier derrière une porte de papier. J'aurai toujours une table dans la chambre du cœur, de l'encre et une lampe, un florilège ouvert à la sève du sens. Les mains retiennent à peine ce que les mots transportent. Regarder le ciel m'amène bien plus loin que l'horizon des choses. Je chante pour les pieds qui marchent sur le sol, le vent se nourrissant d'une mer de pollen, le plancton des étoiles, la patience des sauriens. Des craquias à moitié gelés s'accrochent à la parole. Au seuil invisible du froid, je prends soin des racines. Le temps est nu comme le bruit. On entend craquer l'écorce sous le silence de la neige. Ombre parmi les ombres, je continue de vivre, bien ou mal, l'âme crispée de gel. Je m'accroche aux reflets du soleil. Le sel de mes larmes se mêle au vent du nord. Je me bricole un cœur en planches de salut. Je rêve dans la nuit aux ailes des cigales, au chèvrefeuille, au sainfoin.


S'il m'arrive de tordre le réel entre deux tranches de vie, de barbouiller de cire la prose des notaires, de twister l'infini sur un violon de papier, je ne serai jamais un faiseur d'histoires. Je n'aime pas la prose trop posée. J'aime les mots, les phrases, les silences entre les lignes. Je laisse aux mots la terre d'où ils viennent, le sang, la boue, la peau. J'aime les métaphores, les images, les sauts de puce du temps, la surprise, les fissures, les lézardes. J'habite dans les mots que j'écris. Chaque paragraphe est une fenêtre ouverte, une porte battante. Je tourne autour du pot mais j'avance d'un pas sans savoir où je vais. Le proche fait signe au lointain, l'âme des choses au cœur sur la main. Avoir est moins que vivre. Aimer est toujours plus qu'avoir, plus haut que haut, jamais moins qu'infini.


J'ai enterré les mots qui charment les français. J'écrirai comme celui qui n'a pas de pays puisqu'on refuse la terre à mes propres racines. À force de voter pour son propre bourreau, on a fini par perdre la tête. Nous sommes indigènes dans un semblant de pays, cajuns de l'espérance au nord de l'Amérique. Il pleut tant de silence, les mots se réfugient sous la toiture de l'encre. Ils se battent contre mes dents pour un peu de lumière. Je me nourris d'espoir. Je mange du regard la ligne d'horizon. Est-ce que les pierres reconnaissent ma voix quand je parle aux chevreuils ? Un même ruisseau traverse la terre de mes pas. J'apprends chaque jour 2 ou 3 mots nouveaux, un grave et des légers, un nom de fleur, un nom de pierre, un nom de rien, le nom d'un pas, le prénom d'un oiseau, le nom de famille d'une étoile, le surnom de la boue, les dix milles lettres de l'alphabet champêtre, les millions de phrases de la mer. Creusant le fond rouge des rides, j'en cueille la rosée. Je ranime la sève dans les boutures noircies. Je touche l'impalpable dans la maison de l'air. Sur la rivière qui chante, à bord de mon canot de lettres, j'écope l'eau des mots.



Publié dans Prose

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L
Les mots de jml comme une musique, sur une portée de vie, en branche d'arbre, en feuilles ou gouttes de sang, toujours dans la mesure si jamais mesurés, toujours dans le pas-de-deux, si parfois boiteux parce que la vie, et il le sait depuis longtemps, ne s'accorde à rien sinon à l'âme. Il faut vivre au fond des bois en compagnie d'un loup pour apprendre la danse. C'est beau, l'internet qui m'a remise sur le chemin de tes mots, toi que je croyais avoir perdu à jamais. Je te salue, et j'en profite aussi  pour saluer Ile, dont j'ai perdu toutes les adresses dans le tsunami des mois anciens. A vous revoir, Lise 
I
Bien évidemment quand je parle de "sublime instinctif", c'est d'âme dont je parle, il n'empêche qu'elle est liée à une structuration de l'écriture qui est indispensable ! Donc quand je dis "ton écriture est magnifique", je parle d'un ensemble qui révèle  un véritable état de poète.
N
Évidemment il y  a vos mots,,mais plus encore il y a votre façon de ressentir les choses..votre encrier..c' est votre âme....magnifique.
I
Ton texte est magnifique. C'est très difficile de trouver des mots pour dire le ressenti devant ton écriture ! Il y a chez toi une sorte de "sublime" instinctif, la justesse d'une voix très personnelle. Bref, je devrais dire : ton écriture est magnifique !