Le triomphe des insectes

Publié le par la freniere


Le vent se brûle aux paroles des pierres. Pour celui qui voit loin, le paysage existe en dehors de son cadre. La terre se réveille dans le triomphe des insectes. Une eau cachée alimente les sources, les plantes aux fleurs sans paupières, le cœur des ruisseaux secs, la beauté de la pluie juste avant qu'elle tombe. Derrière chaque main tendue est le risque d'un ange ou celui d'un diable. Encore mêlé au savoir de la nuit, je prends l'aube à bout de bras. Je tricote un chemin de lumière avec les yeux fermés et les pas égarés. Quand le ciel se renverse comme un vieil encrier, les oiseaux s'effacent dans l'alphabet des arbres. Je les entends comme un aveugle qui regarde les sons. La lune seule éclaire les sillages d'avoine et les morts crient : «Présent !»


Malgré tout, malgré nous, malgré l'homme et ses dieux, l'espoir sent la pierre, le lilas, le safran des colzas, la poudre de bébé et le poil des chenilles. Les phrases bivouaquent dans le camping du cœur. La poésie fracasse la coquille des mots et l'encre fait bander les muscles de la prose. Le rêve fait des trous dans le temps dérisoire et laisse sur les murs un parfum d'infini. Le temps est un fuyard qui ne sait où aller. Je n'ai pas peur de la mort mais j'ai peur d'avoir mal. Je ne sais pas de quel cancer je souffre, le désespoir ou l'homme. J'ai peur de mal aimer. J'ai peur de  mal écrire. Je ne partirai pas sans tutoyer la mort ni coucher avec elle. Je ne veux pas laisser de vide entre les autres et moi mais un trop plein d'espoir. Ce que l'on croit finir recommence ailleurs. Les fantômes d'hier se mêlent aux vivants et les morts d'aujourd'hui revivent au passé. Les morts que l'on pleure renaissent dans nos larmes.


Ni perdant ni vainqueur. Il ne sert à rien de marcher la tête plus haute que les portes. C'est en dedans de soi qu'on s'élève le mieux. Le temps n'est qu'un aveugle déposant sur les tables l'horoscope du jour. J'ai navigué sans vivres sur un radeau précaire. Quand j'ai voulu courir, le vent a pris ma place. J'avance maintenant du côté des racines. Je fuis les bousculades à l'entrée du manège, la poudre aux yeux et les mirages d'or. Sentir, écouter, percevoir, ne rien savoir est le début d'écrire. On passe notre vie à défaire des ficelles sans rien trouver sous l'emballage. Je n'aurai bâti qu'une maison fragile mais quelques souvenirs consolident l'espoir. J'aurai marché de nuit à la lumière de l'amour. Toc, toc, toc. Quand je tape du doigt sur l'écorce des arbres, j'attends qu'on me réponde. Je veux crocheter d'un cri la serrure des mots. Je ne distingue pas l'écriture de la vie. Je mets mon cœur sous écoute et ma peau sur la table. Si je ne connais rien du chemin que je prends, j'ai appris que la mort n'est jamais une fin.


La raison cherche encore ce que l'instinct connaît. La vie n'a pas besoin de raisons d'être mais des battements du cœur. L'évènement le plus banal est peut-être un miracle. Les pierres souffrent-elles sous les morsures du froid ? Je caresse du doigt leurs cicatrices minérales. En soulevant les lignes des poèmes, j'appréhende la cendre. Le vent comme une offrande ébouriffe les arbres. Les racines sont des fils d'Ariane enfoncés dans la terre. Il y a des silences qui emprisonnent les mots mais des paroles qui les tuent. De mes paroles jetées en l'air, je laisse le vent faire le tri. Dans le bas-côté du désespoir, on peut toujours trouver un brin d'herbe à mâcher, un tournesol cherchant le soleil des yeux, un ciel d'où émane un peu d'or et de bleu. Chaque pas sur le fléau du monde fait bouger l'horizon.


La parole dans le vivier des foules est la ligne d'un pêcheur. Les nuages remuent comme les lèvres du ciel. Jaunes, violettes, rouges ou vertes, les fleurs dans les champs sont des reflets d'étoiles. Chaque feuille, chaque noisette, chaque pierre compose un alphabet antérieur à la voix. De la chute à la fonte, chaque flocon équilibre la neige. De la mer à la plage, chaque épave renaît. Je me sens à l'étroit dans le costume de l'époque, trop petit pour le rêve, trop juste pour une âme, injuste pour le cœur. Je m'avance à rebours en va-nu-pieds du verbe, cherchant l'erreur entre le dinosaure et l'homme, une maison sonore bâtie de pierres à voix. Je ne suis qu'un brin d'herbe dans la dictée des villes, un calcul rebelle sous la gomme des banquiers. Je marche vers le ciel avec des jambes souterraines. Plus je m'habille de paroles, plus mon âme grelotte. La page reste nue sous la chemise des mots.

 


Publié dans Prose

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Jack 26/03/2009 18:30

en chair allégorique...

Jack 26/03/2009 18:23

« Sentir, écouter, percevoir, ne rien savoir est le début d'écrire. »
WoW! Dès l'aube, ne rien savoir, tâter le dieu, tenter le diable. Faire avec les mouches. Se donner l'intuition de la palette des insectes et du grain de sable qui nous avalera avec nos grands mots éternels. Je suis accroc aller-retour à cette encre de murmures qui coule de source à mesure que défilent ces images de mil en chair allégoriques, précises effluves comme poil de chenilles, légères ailées, fraternelles litotes, souterraines comme ces jambes solides ratissant le soc d'une époque en apparence sans lune.  Le sel pourtant sur le terrain des vaches, les miroirs remuants des étangs qui adviennent pour que les enfants des enfants lancent au-dessus des galets sifflants, des « pierres à voix », alphabet patient des arbres qui abrille jusqu'aux racines, en cas de gel,  les rêves de nos oiseaux moqueurs, sans oublier le vent, son appétit, le fond de l'air dans nos regards, remise trouée des étoiles sans fil, chemise rapiécée des mots grandeur nature, sagesse des mains qui traversent l'horizon en nous faisant signe parmi les crickets, magistrales beautés en sillons dans nos petits casseaux de silence... Ballades et prières et prairies du Jour de l'An à l'année longue. Le paradis avant la fin de ce jour en stylo-bille rural. Et surtout, cette tasse de vin qui nous attend au détour d'un rang de troubadours et de Fanfare pour pour....