Le coeur à la consigne

Publié le par la freniere


L'odeur des bourreaux n'émane pas des fleurs, plutôt des porte-monnaie. Dans ce monde de consommation morbide, les faiseurs d'affaires font toujours des victimes. Les coffres à trésors dont on vend la clef sont des baudruches vides. Chacun se promène comme un fantôme en laisse. Des milliers d'enfants vivent sur des dépôts d'ordures. Les ailes des anges saignent aux barbelés de la honte. Les arbres toussent entre deux murs. Les voyageurs se perdent dans les gares du temps, le cœur à la consigne et le reste à l'avenant.  Ils attendent la vie sous un soleil avare. Rivé à son écran, quel enfant rêve encore d'une jungle et de singes rieurs. C'est trop peu de le dire, il faut marcher debout, la parole aux abois et la révolte au cœur.


Où sont passés les hommes et le sel des larmes ? Il n'y a plus qu'une ombre sous les épaules des costumes, une absence obèse sous les coutures des habits. La tête qui dépasse n'est que celle d'un masque. La bouche et les yeux restent vides. La cavité centrale est une tirelire. Certains n'ont plus qu'un œil au bout d'un fusil. À chaque fenêtre des buildings, la même absence d'âme, le même vide, le même étalage de toc. Dos au vide sur le bord d'un abîme, mes pieds reposent sur les mots. Je cherche un vrai visage, un pot de grès, un nuage de lait, des poils qui se dressent, des étoiles sans strass, des tables aux pieds d'argile. Je veux retrouver l'eau et la montagne au cœur de sable, le partage des mets dans le cercle des feux, les mains en porte-voix décantant la parole, les étoiles dissoutes dans la barbe de l'aube.


Les chaussures des hommes ne dansent plus vraiment. Elles sautillent sur place. Elles piétinent les roses et les éclats de rire. L'intérieur du monde est aussi bien dehors. J'ai grandi sans trop m'en rendre compte. Le temps est plus pesant. La brèche entre les mondes se referme un peu plus. Le jour agite ses costumes sans connaître son rôle. Dans la cacophonie présente, mon enfance reste un diapason, un coin pour soulever le monde. Je retrouve le la au bord du Richelieu. La mappemonde sur le mur de la classe fut ma première boussole. Dans les mots qui m'échappent, je retrouve mes billes, mon sifflet, mon canif. Même l'ordinateur prend une figure humaine. Je n'ai pas eu mon cartable d'école égaré dans les ruines, une épaule arrachée par un éclat d'obus, à peine un doigt cassé, une foulure au cœur. J'en ai gardé quand même une écharde à la langue.


Sur la nappe du ciel, le sel des oiseaux attend son tour de table. Le vent secoue les miettes de pluie à même les miches des nuages. Je n'entends plus les gnomes à l'intérieur des arbres. Je ne vois plus les fées dans le trou mystérieux. Ils existent pourtant tout autant que les mots. Où sont passées les pommes et le sel sur la langue ? Il n'y a plus de verger dans la cour d'en arrière. On a élevé depuis un mur entre les heures. On a rempli de pierres le puits de l'espérance. La balançoire des collines reste figée dans le temps. Le Mont Saint-Hilaire rentre sa tête dans les épaules. Une dernière fleur attend sa part de terre. Sous le décor du présent, les machinistes ont du prendre une pause. La rivière chante encore mais ses notes sont fausses sur le béton des rives.


Le vent s'amuse entre les arbres comme un enfant entre les portes. Il déroule en passant la pelote des feuilles. Quand on abat les murs, ils ne repoussent pas mais ils font des racines jusqu'aux maillons des chaînes. Il ne faut pas confondre l'innocence de façade avec le vrai pardon, l'acupuncture des seringues et la tendresse des épines. Les montagnes ne pèsent pas sur terre mais le pas d'un soldat peut rompre l'équilibre. Les enfants ont des yeux en forme de question. Ils éclairent des lieux où nous ne voyons plus. Lorsque nous écoutons ce que disent les mots, les enfants écoutent ce qu'ils taisent. Tout leur échappe encore mais ils attrapent l'invisible. Quand leur lumière s'insinue dans la rumeur du monde, ma parole prend vie. La terre au loin déploie ses ailes d'horizon.


Publié dans Prose

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