Pour commencer

Publié le par la freniere


L'histoire des roses est plus vieille que l'histoire des hommes. Qu'importe les victoires ou les défaites, la gloire ou la pénombre, je ne suis pas venu conclure. Je viens pour commencer. Je suis venu grimper, sans guide, sans appui, sans marche s'il le faut. Je voudrais m'insérer dans la rumeur du monde mais je navigue au large de mes yeux. La parole ouvre en moi l'énorme plaie des hommes. Nulle part le chemin ne débouche mais il ouvre sur tout. Le soupir d'un brin d'herbe réveille les oiseaux. La terre avec ses couleurs, ses feuilles à l'intérieur de l'arbre, ses graines dans la cosse, ses foulards fleuris, ses cartes infinies, ses lapins, ses colombes, est un immense prestidigitateur. Elle se surprend elle-même à chaque tour solaire, à chaque chair nouvelle. L'enfant poussé trop vite grimpe encore dans les arbres et s'attarde en route. Il veut rester dehors quand tout le monde s'enferme. Les bras en balancier, l'espoir dans une main et la peur dans l'autre, il avance sur un fil. Pour toucher l'essentiel dans les os de la terre, il nous faut des mots tendres qui ont appris à mordre.


Le rêve se replie comme un mouchoir de poche qu'on trouve démodé. On a préféré la couleur des roses à leur odeur, leur vitesse de croissance à la rusticité. Bientôt les arbres pousseront avec des clous, en planches bien serrées, les légumes en purée, les raisins en vinier, les fleurs en papier et les plantes en panier. Les couleurs s'écaillent sur le fusain des fleurs. Si quelques têtes surnagent dans le naufrage ambiant, c'est pour rejoindre leur portable. Elles signalent leur présence avant la catastrophe. La nature se dressera-t-elle de nouveau comme la baguette brisée d'un magicien ? Pourrons-nous soutenir encore longtemps le regard d'un œillet, le rire des groseilles ou celui d'un enfant ? Le vent est une porte ouverte dans la maison de l'air. Les mots qui la franchissent se transforment en pollen comme le feu cicatrisant la cendre, le sang guérissant la blessure, la glace du grand nord vénérant la lumière ou ce grain de silence qui lève en poème, paroles pour redresser le dos, à défaut de comprendre et de ne pas pouvoir.


Il y a dans ma voix un pays qui veut naître, un grand espace blanc dont on veut taire les arbres, une entaille d'érable dont le sucre se perd dans le drapeau d'un autre. Quand tu es grand, le monde est trop petit. Quand tu es petit, le monde est grand. Je vois les arbres comme des géants et les trottoirs comme un étang où les grenouilles sautent à la corde. Dans ce pays si vaste, j'aime le presque rien, le peu de chose, l'ébauche, le bourgeon, les petites dents pointues des fleurs minuscules. Pour qui sait l'écouter, le plus insignifiant, le parfum du pollen, la lumière d'un caillou, la poussière de l'air, l'églantine si brève, est un silence rempli d'or. Quand l'oiseau tient la plume, l'écriture s'allège.


Les frontières laissent passer les excédents de bagages mais refusent les mains nues. Les bagnes se multiplient sans enrayer le crime. Tant de mots s'accumulent mais l'homme n'entend plus que le cri des marchands. Les statistiques sans visage oblitèrent la vie. Les jours passent comme des lettres lues d'avance. Lorsque les mots se détournent du sens pour apprendre à se vendre, même le silence ment. L'œuf bleu de l'horizon n'est plus qu'une coquille vide. Nous flottons au milieu d'un réel incertain. Nous nous perdons de vue dans des couloirs d'images et mille portes tournantes. La bulle bleue des écrans aspire peu à peu l'oxygène des yeux. J'essaie d'écrire avec des mots plus près du corps, décrire un habit avec des cris de laine, éclabousser la page avec des lettres d'eau ou dépeindre le ciel avec les plumes d'Icare. J'essaie d'écrire comme une amande amère dans un paquet de voix salées, l'odeur bleue du moisi dans les blancs du poème, le violon infime dans les trilles d'un merle ou le bruit d'un vélo traversant l'arc-en-ciel. À voir le monde par-dessous, on finit par s'élever. Un peu plus chaque jour, je rejoins l'âge de ma vie en ressassant les mots que je n'ai pas compris.


Publié dans Prose

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Lise 30/03/2009 14:34

Oui, je reprends les termes de Serge, châpeau bas, Monsieur ! je me le prends, je me l'emporte, je me le savoure, je me te le nous recopie sur Aujourd'Hui, Jean-Marc, parce que c'est un de ces textes dans lequel je te retrouve tout entier, inchangé, comme en 2004.Et celui-là, je le prends en entier, pas le courage de le passer à la tronçonneuse. 

Serge 29/03/2009 19:13

Quel souffle lyrique ! Un grand cri poétique comme un long et puissant mascaret qui lamine tout sur son passage.Chapeau bas, Monsieur !