Dans les trous du passé

Publié le par la freniere


On ne peut voir le ciel sans regarder la terre. Chaque étoile se reflète quelque part. Chaque langue se parle d'un même souffle d'air. L'acupuncture des doigts touche les mêmes points sur les corps étrangers, qu'ils parlent charabia ou bien géométrie. Quand les jours cessent de raccourcir, on s'élève d'un pas pour toucher le soleil. Le cœur prend son élan dans le vol des oiseaux. Une ombre de ruisseau accompagne la soif. Quand je ne peux pas voir, je me laisse traverser. Ma mère chante encore dans mon oreille interne. À chaque pleine lune, comme un estropié a mal au membre qu'il n'a plus, j'entends hurler mon loup. Dans le brouillard où j'avance, je m'accroche au crayon comme à une canne blanche. Ses coups sur le papier sont les pas d'un enfant gribouillant l'inconnu. D'une poussée de main, les mots m'ouvrent la route et recentrent ma vie. Le temps se creuse à l'infini comme une poupée russe qui n'aurait pas de fin. L'histoire n'est qu'une mise en abyme. On n'arrive jamais qu'à un nouveau départ. Dans les trous du passé surgissent des images venues de l'avenir.


Il ne faut pas marcher plus vite que la route. Il faut vivre sans équerre, sans compas, sans boussole, sans loi, sans horaire, sans balance ni compte, prendre le temps pour ce qu'il est. La chair suffoque dans un organigramme. La tendresse d'Éros n'a pas besoin des yeux crevés d'Œdipe. L'érection des villes aboutit au désert. La mauvaise herbe fuit les routes bétonnées. La vie nous glisse entre les doigts. Elle jaillit où elle veut. Qu'on l'harnache, elle s'évade. La liberté est son domaine, pas la norme. Dans chaque instant, des millions d'actes sont possibles. Seule la bonté devrait faire office de loi, la générosité baliser l'imprévu.


Si les fleurs n'étaient que belles*, elles ne seraient que fleurs mais elles parlent aussi par la voix des abeilles, le vrombissement des colibris, l'odorat de la faune. Poussant sur les débris, la sphaigne et l'espérance, leur humble satiété transfigure la terre. Quand elles ouvrent leur bouche d'aromates, j'entends «voilà la pluie» ou bien «merci, monsieur soleil». J'entends l'air frémir dans la fragrance du sourire. Peut-être qu'en fin de compte la vie est une chose toute simple. Les mots sont des outils de jardinier. Le poète remue l'air avec une bêche sonore. C'est parfois une écope dans la crue qui jaillit et l'encre qui s'étale. Il s'arrête parfois quand le manche est en feu. Les phrases font des sillons dans la tourbe du cœur. Je refais dans leurs courbes la transhumance du sens. Les fleurs boivent en mourant comme elles ont vécu. Quand j'entends les oiseaux, j'ouvre la porte pour rêver. Je laisse mon cœur voler hors de sa propre vie. Il y a toujours entre les ombres une ombre qui éclaire comme il y a entre les hommes des mots qui les unissent, ne serait-ce que «merci» ou simplement «prend garde». J'écris comme la truite, en remontant le courant. Je reviens à la source. Toute la misère humaine remue la queue quand on la touche avec la main d'un ange. Elle frissonne comme une bête réclamant des caresses.


Après le froid, la neige, le grésil, les nuages entrebâillent la porte et se tiennent en retrait. Les outardes reviennent et tracent dans le ciel une vague sonore. Elles apportent avec elles le réconfort de l'été. Assis sur ma galerie, allant revenant sur la berçante grise, je les regarde s'égailler et plonger dans l'avoine inondée par la crue. Le réel est parfois aussi troublant qu'un rêve. Par quelle tige les mots tiennent-ils à la terre ? Même portés par le vent, les miens sentent l'humus et le musc des bêtes, le foin d'odeur et le cerfeuil. Je couche mes images sur la paille ou la boue, une rampe d'escalier ou les dernières feuilles, un nœud de vipères ou une boite à clous. Selon l'heure et le lieu, le rêve ou le réel, je porte mon crayon comme un hochet d'enfant, une pelle, un silex, un calumet de paix, un canif ou une loupe. Les mots redonnent aux cendres la mémoire du feu. C'est par le souvenir que les étoiles mortes éclairent jusqu'à nous.


En regardant les veinures du marbre, les ailes des papillons aux aquarelles si diverses, les zébrures du quartz, les brindilles des nids, le fretin des insectes, une tache d'eau mauve au milieu d'un ravin, je me sens happé par un lieu où je n'irai jamais, et qui peut-être, en fait, n'existera jamais que dans l'étrange géographie des mots. Les alphabets voyagent d'un continent à l'autre, d'une langue à l'autre, de phonème en phonème. Le traducteur est le passeur du bac, le chauffeur du train, le pilote de ligne et le lecteur qui voyage avec lui poinçonne les tickets. Le regard du poète s'apparente au radar des oiseaux. Il se lance au-delà de sa propre vision et griffe l'inconnu d'un coup de bec ou de plume. Il redonne aux objets une âme qui les crée.


* Senoncour


Publié dans Prose

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