Par omission

Publié le par la freniere


Beaucoup d'hommes riches paient cher pour aller au soleil. C'est bien la seule chose que les hommes pauvres obtiennent gratuitement. C'est pour la même raison que certains meurent de ne pouvoir manger et d'autres d'avoir trop mangé : le maudit argent sale. Qu'on ne me fasse pas accroire qu'il est normal de payer pour vivre. Ne comptez pas sur ceux qui comptent : ils ont un bilan à la place du cœur. Il n'est pas nécessaire de tuer pour être un assassin. Nous sommes nombreux à détruire la planète par omission. L'enfant apprend à se tenir debout. Quand il devient un homme, il apprend à ramper. Ceux qui vivent courbés devant un chef, un patron, un banquier, n'arriveront plus à se redresser. Ils mourront la tête penchée sur un grand vide. Chaque maison, chaque appartement, chaque chambre, est devenu un donjon. On referme sa porte avec des gestes de geôlier.


Enfant, on savait tout ce qu'on saura plus tard. On passe sa vie à vérifier. Ce que l'on sait s'avère si futile. Ce qu'on ignore nous permet d'avancer. Quand je parle seul dans la rue, je suis certain d'être écouté. Un caillou tend l'oreille, peut-être aussi une feuille que mes paroles font frémir. Dans un sens ou dans l'autre, de l'œil ou de l'oreille, de face ou de profil, sous le désir des mains, je palpe l'inconnu. Je tire à moi la nuit pour éclairer le jour. Chaque objet reste clos sur lui-même. Les souvenirs qu'il porte ne lui appartiennent plus. Seul le burin des mots en dégage la gangue. Une veine sur la pierre, une ligne sur l'écorce, un ver sur le fruit m'entraîne vers moi-même.


Trop d'idées au petit doigt en l'air arrachent ce qui tient par le cœur. Malgré la pierre avant le feu et la farine avant le pain, avec  les armes avant les mots et les poings précédant la caresse, l'homme n'aura-t-il appris qu'à perfectionner la barbarie ? Il tue à grande échelle sans se salir les mains. Il abandonne sa terre pour se nourrir d'un salaire. Reclus dans un mirage d'idées fixes, interné dans l'asile de ma tête, j'arrache ma camisole de force. J'ouvre la porte aux songes laissés en laisse. Je refais le voyage de l'étoile à la terre, de la source à la mer, de la graine à la sève, du geste à la parole et du sexe au cerveau. Je quitte la ligne droite là où la vie multiplie ses facettes. Nègre blanc d'Amérique mâtiné d'Iroquois, entre les rangs d'oignon et les coups sur les doigts, j'abandonne ma peau blanche. J'attends la crue du cœur entre le gel et le dégel.


Un ours a mis sa patte dans la ruche du monde et les abeilles s'affolent. Je ne cherche pas le bon mot, ou la plus belle phrase, mais celui qui s'imbrique dans le texte comme la pièce d'un puzzle, quitte à forcer un peu sur l'espace et le temps. L'âme a partie liée avec l'eau, la terre, l'air et le feu. Aucun autre mot n'est essentiel. Il faut que le poème se prolonge dans la chair, qu'il se mue en ascèse ou transforme le pain. Les lettres sur la page forment des chemins croches comme l'eau des rigoles ou le sang des blessures. Des têtards s'agitent dans le bocal du sens. La graine sait le fruit, l'abeille suit la fleur, la source sent la mer mais l'homme cherche encore la portée de son cœur. Il ne sait plus marcher seul et s'entoure sans cesse de compléments d'objet.


Un ange dans un piège à loup finit par se ronger les ailes. Dans les livres d'histoire, on n'en a que pour les exploiteurs. On ne voit jamais les exploités. On ne voit pas les mineurs enterrés, les hommes estropiés par un éclat d'obus, les esclaves vendus comme du bétail, les fillettes mises à prix, les enfants qu'on immole sur les chaînes de montage. Les Indiens morts d'une balle, on les retue par la parole. On sait mal ce qu'on sait. On dit encore plus mal ce qu'on cherche à cacher. L'angle des jambes se modifie selon la route que l'on prend. Souvent, je préfère être seul plutôt qu'avec les gens. Je cherche la bonne façon d'être vivant, la bonne parole à dire. L'âme s'amenuise dans la géométrie des choses. Il lui faut un espace qui ne soit pas fermé. En écrivant, je voudrais m'effacer dans une voix plus grande, être l'écho d'une étoile, l'enfant qui joue avec son ombre. Comme un pion qui s'insurge sur l'échiquier du monde, j'apprends à perdre. Ce que l'on prend pour une erreur est souvent une autre vérité.


Le vieil arbre dans la cour n'en finit plus de se recroqueviller. Il ne veut plus vivre. Il en a assez des pluies acides et des insecticides. Un petit arbre tout à côté semble porter le monde. Il fait chanter ses feuilles quand le vent le caresse. Entre ces deux amis, je compte sur le hasard pour retrouver ma route. Tous les visages sont écrits. Il faut apprendre à lire avec son corps. Les mots viennent plus tard. J'écris pour lier l'homme à son support. Je lie les mots par une ficelle, la phrase par un pas. Si j'écris de la main gauche, je signe des deux pieds, des genoux et du coude. Je remue dans la boue des éclairs invisibles. J'ouvre la bouche sur la saveur du fruit. Du comment ça va à la métaphysique, tirant l'espace avec le temps et le diable par la queue, la parole s'anime. Une petite fleur éclate dans la poussière des chemins. Le monde continue sans demander pourquoi. Il y a mille façons d'être vivant.


Publié dans Prose

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