La patine des mots

Publié le par la freniere


J'avance entre les mots avec des pneus baloune, un panier balleret sur mon guidon de bicycle. Je meuble ma parole d'une grammaire de brocante. Ma langue a la patine des vieux mots oubliés. Les mots qu'on entend trop ne veulent plus rien dire. J'évente mes images dans un séchoir à mots. Les voyelles dégouttent dans le ruisseau des phrases. C'est mon grand-père que j'entends dans le bruit de mes pas, tous ces ancêtres qu'on ne sait plus leur nom, les grands-mères à chignon. Chaque lieu traversé est une prière au monde. Chaque chose est plus grande que la somme des parties. Il n'y a pas de mot précis pour nommer chaque atome. Je porte des vêtements usés, aux coudes rapiécés, aux genoux boudinés. Il y a toujours quelque chose de faux dans le neuf. La fierté des grands arbres n'est pas celle des hommes.

          

Le vent ferlasse dans les champs. J'entends ma mère dans le bruit d'un caillou, la rumeur des plantes, une feuille qui tombe. Je lui laisse une place dans les blancs du poème. Les nuages nous saluent dans un volant de tissu. Le soleil colore les mouvements de l'ombre. Surpris par tant de verts, mon cœur s'éveille pareil qu'au printemps. Tout le corps me remonte jusqu'au bord des yeux. Devant tant de beauté, les mêmes questions naïves me reviennent à la bouche avec un goût d'érable.  Sur la nouvelle page, je prends plaisir à marcher dans la boue avec de grands pas d'encre. La grande armoire des champs se remplit de vaisselle. Le bois des granges change de ton. Il est passé de Beethoven à Bach. Le noir des quiscales fait sourire les branches. La danse des oiseaux ouvre la terre sèche avec un goût d'eau fraîche. Le corps qui penchait du côté de la mort se relève soudain.

           

Les banquiers me regardent avec des balles dans les yeux. Ils voudraient nous tuer tous, nous, ceux de la révolte. J'ai quelques mots de pain dans le sac de ma vie. J'en mange quelques-uns. J'en donne aux écureuils. Sans eux, je m'allège. Un pain de peine pèse plus lourd mais se partage mal. La poésie est une chaloupe. Je suis debout et je pousse les rames. J'avance à contre-courant comme le mouton noir dans le troupeau des vagues. J'écope le trop-plein. Je pêche entre les lignes la chair des métaphores. Il y a longtemps que j'ai jeté ma montre. Je n'ai rien à quémander au temps. Je veux toucher plus loin que l'écorce des choses. Les femmes ne sortent plus leurs seins pour apaiser le vent. Elles font comme les hommes et referment la porte. On ne sait plus parler le langage des arbres, la langue des oiseaux, le charabia des fleurs. On ne croit plus aux contes mais aux livres de comptes. On compte pour du beurre. On ne compte plus les morts mais l'argent qu'ils rapportent. Je ne cherche pas de réponse. Nous ne serons toujours qu'un restant de question.

          

Sur les jardins en friche, les petites fleurs grandissent dans l'humilité. J'ai besoin d'écrire pour avancer d'un pas. Pour certains le voyage est une affaire de sous, de roues, de moteur et de cartes. Ma route est celle des étoiles. Je veux me confondre à la terre, boire son eau, mordre sa bouche. Accroupi sur le sol, j'épouse les racines jusqu'à me redresser en arbre d'homme. Chaque journée est une gorgée de vie. Il faut la boire la plus fraîche possible, laisser les sédiments dans le verre des années. Si les mots restent sur la page, ils viennent de la rue, de la sueur, du sang. Ils viennent aussi d'ailleurs et frémissent à l'air libre. Leurs rêves ont des frémilles dans les jambes. Ils peuvent nous toucher même les yeux fermés. Il suffit qu'une voix les récite. Quand ils bougent, on dirait la mer quand il pleut. Ils mettent de l'air dans les poumons, de l'encre sur la peau blanche des cahiers.

           

Pour celui qui porte le soleil sur le dos, la pluie tombe vraiment du ciel. Elle allège son fardeau. Chaque jour est une bouchée de vie. Il faut manger quand elle est chaude. Elle laisse entre les dents un relent d'espérance. On ne dresse pas les loups comme les hommes. Ils se méfient des pièges. Chez l'homme, il suffit de flatter son orgueil. On dresse toujours les dolmens en plein centre du monde, peu importe le lieu. J'écris avec les mots qui restent. Je les trempe dans la soupe. Aujourd'hui les arbres ont éclaté en larmes. C'est un signe d'été. Le vent cesse de jouer au dur. Il se fait plus câlin en caressant les vitres qui s'ouvrent comme un œil. Je m'accroche aux arbres pour grandir avec eux. Je ne veux pas d'une langue sans salive mais des mots nus sur le corps. Le bruit du crayon sur le papier est comme une musique. La blancheur des pages est plus pesante que la partie écrite. Les ailes sont trop lourdes pour un homme. Il doit apprendre à voler par la parole. Quand on part en voyage, il y a toujours un ange qui nous suit.


Publié dans Prose

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