Une fleur en pollen

Publié le par la freniere


Sans connaître la fleur, j'ai laissé des semences dans la terre entrouverte. Je ne suis pas allé au bout du monde mais j'ai plongé jusqu'au fond de la nuit. Quand on croit que le jour est mort, il reste un tison pour rallumer la flamme, les signes de la main que tracent les muets, les cris d'un oisillon qui appelle sa mère, une fleur en pollen que féconde le vent. Y a-t-il une seule seconde où personne ne crie, personne ne meurt, personne ne tue ? J'écris comme on brise la glace, de la pierre d'achoppement à la pierre angulaire. Funambule balançant sur un fil, la jarre des mots sur la tête, je marche en écrivant avant qu'on emprisonne le vent. J'écris pour éponger le sang dans la blessure du verbe. Entre les lignes, le haut et le bas se heurtent, l'infime et l'infini s'entrebâillent. Des mots plus pesants que la bouche en sortent sans effort. Je ne suis jamais seul derrière mes paroles. Avant d'écrire le mot pomme, j'attends qu'elle soit mûre. Elle tombe sur la page dans un bruit de papier. La vie respire par les petites choses.


Étant plus lourd que mon rêve, je titube en marchant. Les réponses sont trop petites pour la grandeur des questions. Je boite mais j'avance. Je suis resté fidèle aux soubresauts du monde. Encagé dans le temps, l'écureuil du cœur tourne seul sur sa roue. Ce n'est pas moi qui parle mais c'est la voix du chien, la parole des arbres, le murmure des routes, le juron des épines. Je traverse le fleuve sur des ponts ignorés. Le puits vit dans son fond. Le ciel vit dans son haut. Je vis écartelé entre deux parallèles. Il y a du sang, du sang partout, des bombes, des mitrailles, des mines, des obus, des enfants sans défense, la mort ouverte à deux battants, l'amour fermé à double tour, la révolte en prison, la tendresse en éclats, des serments égarés dans un fond de commerce. Je n'ose plus toucher des yeux la froideur des écrans. Dans l'obscure certitude que l'amour a du sens, je ne saurai jamais me résigner. J'ai haï moi aussi. J'ai pleuré. J'ai prié. J'ai eu honte. Je parle d'homme à homme, le cœur ouvert entre les poings dressés.


Il y a des plaies dans l'homme difficiles à guérir, des ourlets mal cousus. Elles cicatrisent mal. Un tort de racine est pire qu'une branche cassée. La sève du départ ne doit jamais tarir. Le vent est une personne. La pluie aussi. Quand ils s'épousent, la terre accouche d'un ruisseau. Le vent déchire l'air comme on ouvre une lettre. Les plus hautes montagnes embrassent l'horizon. Les géants baissent la tête pour regarder la fleur. Je cherche le sommet dans les mots que j'écris, le dernier jour de peine, le premier jour d'été, le mot du bout de la langue, la promesse tenue à l'enfant qui trépigne. C'est l'espoir qui bande les muscles de la phrase. Nous sommes une miette dans le grand tout du monde, une miette munie d'espoir, d'intention, de parole. Quand je bouge les lèvres toutes les lèvres bougent par un effet choral. Parler, c'est respirer dans l'autre. J'écris comme on sème le cœur pour récolter l'amour. J'écris avec le corps, de la bouche aux grandes lèvres, de la gorge à l'oreille, de l'idée de la route jusqu'au nerf du pas. Je creuse la terre jusqu'au feu. Le corps devient musique quand on bande les nerfs, un arc-en-ciel tendu entre l'homme et le son.

 


Publié dans Prose

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soisic 09/04/2009 09:51

"la vie respire par les petites choses"merci pour cet Arc-en-ciel Soisic