Chaque côté

Publié le par la freniere


Les machines accélèrent sans diminuer le travail. Le progrès s'accumule sans soulager les hommes. Les oiseaux ont beau s'égosiller à perdre haleine, les moutons bêler à en perdre la laine, sur la bande sonore du siècle, on n'entend que le bruit des moteurs, le clic des cartes à puces et les bombardements. Avec l'argent et le salaire, l'obligation de travailler a fait place au devoir de s'aider. Le juste que cherchait Diogène est un chômeur dévoué à la beauté du monde. Quand on pactise avec le système bancaire, on compromet la survie des espèces. À chaque fois qu'on achète ou qu'on vend, on appauvrit son âme. À chaque fois qu'on donne, on l'enrichit. À chaque fois qu'on aime, c'est un arbre qu'on sauve, une bête, un enfant. Il existe une douleur des montagnes, de la neige, des nuages. La terre souffre pour chaque vie ratée. Quand on loue son cœur au plus offrant, même la naissance n'arrive plus à rembourser la mort.


Collés sur un écran, on n'a plus que des yeux. Les autres sens s'atrophient. J'aime la boue sur les chaussures, la rosée du matin. Je marche lentement pour mieux goûter le paysage. Je ressens une gratitude physique d'être là, à l'égal de tout, la ligne d'horizon et le trou de souris, les orteils et la tête, l'infime et l'infini. Le seul regret des pas est de salir la route. Le noir de l'encre sur la page doit la rendre plus blanche. Je m'arrête parfois sur le haut d'une colline et je repars chargé de ciel. La descente complète la montée. Je reste à l'écoute pour écrire. J'entends des voix dans les osselets du labyrinthe. Le pavillon de l'oreille est traversé de pas. Je les accueille sans demander de papiers sauf la page blanche. Quand les mots sont trop durs, leurs voyelles trop coupantes, leurs arêtes rouillées, je fais comme le lanceur de couteaux qui apprend à rater sa cible.


Je me souviens du vol d'un oiseau, de la couleur d'un nuage, du son d'un violon, du bruit d'un paysage. Je ne me souviens pas du nom des lieux. Chaque orage qu'on traverse, chaque tempête est un essai d'humilité. Je redresse mon dos avec un bout de crayon. Chaque mot est une vertèbre dans une épine dorsale. Il m'arrive d'écrire de deux côtés de la page à la fois. C'est comme marcher sur la crête d'une montagne. Chaque côté nous appelle mais le ciel nous retient. Dans ce monde marchand, ce qui ne sert à rien est une valeur ajoutée. La beauté d'un poème contredira toujours le calcul d'un comptable et le pas d'un enfant la science des urbanistes. Quand je marche en écrivant, chaque nouveau pas, chaque mot trouvé mesure mon insuffisance. Nous ne sommes qu'une puce dans les bras d'un géant.


Les mots, parfois, sont comme des aimants attirant les miracles. Ils arrivent sans qu'on en fasse la requête, une éclaircie au milieu d'un orage, un peu plus d'ombre au dos de la falaise, l'eau secrète d'un cactus au milieu du désert. On meurt sans émerveillement. On devient gris comme un adulte. On suit le rang. On cache son espoir dans un attaché-case, son fou rire à la banque. On ne rêve plus, on compte. Je m'étonnerai toujours d'être là, avec la pompe des poumons, la dynamo du cœur, les ailes qu'on ne voit pas, les éclairs dans les yeux. Je porte en moi la mer, la montagne, la biche, l'eau de la source ou des clepsydres, le vent qui pousse les cailloux, l'onde sonore des voix et puis le premier singe descendant de son arbre. Je porte tous les mots sans les connaître tous, le nom des fleurs, celui des plantes, le surnom des nuages. Même si la vie s'effrite, il faut s'y accrocher, pour la chaleur des baisers, le frôlement des caresses, le rire d'un enfant.


Je ne me sens pas à l'aise dans la foule comme une place ajoutée, un intrus, un rêveur au milieu d'une banque, un pêcheur en eaux troubles, toujours prêt à quitter la table avant qu'on me le dise. Pendant les soirs d'orage, les visages ressemblent aux nuages sur les épaules du ciel. Les petits doigts de l'eau caressent nos regards. Le vent rince d'un coup la poussière du sommeil. Je me sens plus à l'aise. Un crayon dans mes doigts, j'en bouge les phalanges. Je me sers des mots avec l'attachement d'un animal au territoire qu'il parcourt, une taupe creusant la nuit pour trouver la lumière. J'ai besoin d'inventer une phrase entre moi et les autres, une piste à suivre, une bête à flairer. Chaque pas suscite un paysage, une image, un souvenir.  Je ne distingue pas vraiment le rêve du réel. Je tiens en équilibre sur un fil qui ne s'accroche à rien. La poésie est un air venu de loin, respiré par les arbres, rincé par les glaciers, purifié par le feu. La poésie n'est pas un professeur mais un gamin des rues. Chaque mot est une gare de départ.  Si j'écris au présent, j'habite l'imparfait, l'inachevé, le manque. Je n'avance pas pour arriver mais pour aller plus loin.

 


Publié dans Prose

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Commenter cet article

jml 12/04/2009 20:36

Salut Colette !  Joyeuses Pâques !

colette 11/04/2009 18:18

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