Sur le seuil

Publié le par la freniere


L'emploi du temps, un horaire, les heures de visite, autant de petits cercueils. Le temps étouffe quand il manque d'espace. Les choses qu'on oublie empêchent la mémoire d'être un long cimetière. Ce qui reste en mémoire devient inépuisable. Il agrémente le chemin de fleurs impérissables. J'aime les petites choses, les babioles, les plus menus galets, le menuet des gouttes, le menu des insectes, les fils de soie invisibles à l'œil nu, les fleurs si ténues qu'elles respirent à peine. La véritable beauté ne cherche pas à séduire. Elle se tient sur le seuil, toujours prête à éclore mais se retient de le faire. Il suffit d'une framboise pour croire aux miracles. Il me suffit d'un pli sur la nappe du monde pour partir en voyage. Les pelleteux de nuages ne peuvent se passer d'un autre monde.


J'ai parfois l'impression d'avoir des mots à la place des bras. Je soulève alors des montagnes avec une seule voyelle. D'un horizon à l'autre, je porte les hauteurs comme un déménageur. L'enfant que j'étais et l'homme qui vieillit se confondent peu à peu. Ils vont à la rencontre l'un de l'autre. J'ai la cervelle entre chien et loup. Notre vie est faite de multitudes de vies. Qui se tait quand je parle ? Qui parle quand j'écris ? La soif porte la source. La faim porte le pain. Les arbres portent à la fois la fixité du tronc et le mouvement des feuilles. La femme porte l'enfant mais l'homme n'a trouvé que la guerre à porter.


J'aime les vieilles montagnes râpeuses, leurs crêtes varlopées par le vent, les plaines raboteuses où le ciel lèche la terre, la pluie qui perle aux lobes d'oreille des érables, les orages, les lacs, les grands arbres taiseux, les oiseaux qui jacassent, les îles de lumière parmi les terres d'ombre. Je n'entends pas la mort cogner derrière la porte. J'écoute les fantômes qui continuent de vivre. Je préfère la fragilité à la force des choses, les phrases griffonnées sur des bouts de papier aux livres bien rangés, les routes qui s'égarent aux cases qu'on impose, les robinets qui fuient aux klaxons qui insistent, les photos restées floues aux précisions des chiffres, le c de la douceur au l des douleurs. Il suffit d'une consonne pour passer du rire aux larmes, d'une lettre oubliée pour que les morts deviennent des mots sur le revers des pages. Ce qui m'entoure est sans limites.


Il y a dans mes images de la pluie qui attend, de la terre en colère, des arbres qui ronchonnent, tant de portes à ouvrir, des pilous oubliés, des hommes qui se perdent avant même de partir et n'arriveront jamais. Des enfants pleurent dans les miettes. Leurs yeux pondent des larmes. Je vois les crocs sous le sourire et la tendresse dans les poings. Depuis que ma mère ne tricote plus de bas, je me demande si j'ai encore des pieds. Je marche avec des mots et je n'attache jamais les lacets de la phrase. Je saute des mailles entre les lignes. Je tricote sans laine, sans haine, sans aiguilles. Je faufile au crayon un pourpoint d'espérance. J'ajoute la levure de l'encre à la pâte à papier et le goût des images sous la croûte des mots. Le pain de la parole attend que le lecteur le sorte du four.


Durant les nuits de peur, l'ombre chavire sous l'averse des lampes. La lumière fait semblant d'éloigner le danger. Tout se confond, les masques et les visages, l'inertie des choses et le mouvement des mains, le bruit et le silence. Les fleurs dodelinent sous le vent. Hésitant entre s'ouvrir ou se fermer, leurs pétales trépignent sur le ressort de la tige. Un cri se lève sur le désert. Le décor est planté mais oublie de pousser. Toute se délie. Tout se délite. Tout se dilue. Tout se dilate. Chaque racine partage la douleur de l'arbre ou sa plus grande joie.

 


Publié dans Prose

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Lise 18/04/2009 13:36

Merci pour ce très beau texte, Jean-Marc - avec celui d'aujorud'hui,  et d'autres qui vont dans la même direction. Je t'ai pris (chipé) un paragraphe pour le mettre sur mon blog et indiquer à mes lecteurs le chemin pour venir chez toi Dans la jungle du web, nous n'avons pas trop de nos deux bras pour faire les signaux de reconnaissanceSi tu passes par chez moi, va lire mon nouveau dada, sur la Francophonie Internationale.. Découverte de tout un monde, qui te plaira.