Ouvrir les yeux

Publié le par la freniere


On ne voit plus les choses nues. Il faut les habiller d'un prix, les soumettre à la mode. On ne vit plus, on meurt sans se voir mourir. On meurt à petits feux. On zappe. On numérote. On rote. Il semble naturel de retrouver sa vie accrochée sur un cintre. On l'enfile chaque jour en sachant qu'elle est fausse. On meurt un peu plus con mais sapé pour la gloire. La vie ne coule plus de source. Elle s'étrangle au robinet des banques. Enfermés dans la bulle des écrans, on ne sait plus ouvrir les yeux. On est surpris qu'un oiseau chante, que la grandeur soit possible dans la matière du monde. On est surpris que des gens s'aiment, que des enfants s'amusent à lancer des cailloux, qu'une fleur lâche ses béquilles et s'envole en pollen.


Quand le réel dort, les statues déambulent. Le métro sort de cage. L'orage fait gronder la fanfare des étoiles. Des millions d'âmes dansent ensemble. Même la poussière se transforme en lumière. Mes deux mains de papier font des rames de mots. Les lettres font l'amour dans les livres d'images. Tous mes sens aux aguets sous la lentille des mots, je capte les piqûres du froid, le bruit des gouttes d'eau, le poids de la rosée, le son fragile des parfums. J'entends la terre percer ses dents, la scission des pépins, les insectes courir sous la nappe d'herbe drue. Il arrive que la vie corresponde à la vie. Les vivants et les morts se croisent dans la rue. Les yeux nous sont donnés pour regarder plus loin.


L'âme des pommes se goûte par la bouche. L'âme des hommes respire par le cœur. Les mains disent l'amour. Les pieds chantent la route. Quand un nuage parle aux hommes, ils courent se cacher. Le regard d'un enfant avive le soleil. Les cieux ravis tendent leurs bras et soulèvent ses pas. Le bois mort ressuscite quand on allume un feu. L'enfant laisse sa marque sur la peau des jouets et l'homme son espoir sur les manches d'outil. Les larmes des vieillards ont leur visage d'enfant. Au temps des fossiles et des grands mammifères, je devais être un ange ou un oiseau plutôt qu'un singe. Je sens la trace de leurs ailes dans la blessure des épaules. Je cherche un point d'appui pour soulever le monde. Je réapprends le vol parmi les mots et les couleurs.


À force de manger du vent, j'ai de la musique dans le ventre. Si les mots sont des leurres me faudra-t-il marcher à quatre pattttes pour décrire le chien, cracher du sang pour peindre la blessure, éplucher des oignons pour que pleure la phrase, habiller la sève d'une écorce de rêve et manger des cailloux pour désigner la route ? Le dictionnaire du mot pain est un sac de farine. Quand je nomme la faim, je dis l'odeur et la saveur. Je dis la fleur avec sa terre. Je dis le fleuve avec son lit. On n'écrit pas la rose comme on écrit l'épine. On n'écrit pas la pluie avec un parapluie. Je m'enfonce dans l'œuf, la semence, le sable au ventre lisse, l'écriture des peintres et leur sagesse d'anthracite. Je m'accroche à la vie par le moindre brin d'herbe.


Le monde exige qu'on le nomme, dans le bonheur ou la douleur. Qu'importe son visage, ses paysages. Leurs arêtes s'émoussent. Le signet des années se perd entre les pages. J'ai mes racines dans mes pas, les fruits du rêve dans les feuilles, des images inconnues entre les branches des lunettes. Je grimpe une montagne que je ne voyais pas. J'en nomme le torrent. Je transporte le feu sur une civière de glace. Je pose une toiture de pluie sur le désert du monde. Entre deux maux, j'ai choisi les mots. Ils peuvent guérir ce que le temps défait. Ils recollent parfois les lettres déchirées, les pages lacérées, les papiers chiffonnés qu'on jette à la poubelle. Entre l'abîme et le sommet, j'ai choisi l'horizon, la route qui éclaire les pas de l'impossible. Mon chemin va plus loin que la pierre tombale.


La terre n'est pas noire au passage du feu. L'herbe reverdit sous la dentelle de cendre. Un souffle bat toujours dans les archives du silence. Les mots enfermés dans ma chair respirent entre les dents serrés du temps. À défaut d'un festin, ils grignotent l'espérance. Si chaque battement du cœur me rapproche de la mort, je m'en tiens à la vie. J'entrevois l'invisible. Je m'accroche à la pierre sans renier le vent. Je garde les bras ouverts à l'image d'un arbre. J'unis le ciel avec la terre. Solidaire des plantes, du simple pas des bêtes, du sanglot des enfants, du cœur gros de la terre, debout parmi les mots éparpillés, la bouche ouverte comme un cri, je fais signe aux étoiles. Je reprends à mon compte le vol des oiseaux, la neige qui revient, toute la vie à refaire.

 


Publié dans Prose

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