Le rêve des pierres

Publié le par la freniere


Tous les enfants du monde ne savent pas sourire. Tous les oiseaux ne volent pas. Tous les matins ne glissent pas sous la porte. Il y a des nuits si longues que le rêve des pierres se transforme en montagne. Mine de rien, je voyage très loin au bout de mon crayon. J'habite dans les mots comme l'escargot sa coquille. Je laisse une bave d'encre sur ma route. Ma main calleuse passe de la pelle au stylo, de la terre à la page. Quatre heures de marche dans les mots, quatre autres dans les bois, c'est le même chemin. Je cherche le passage entre les causes perdues et la beauté des choses. Il n'y a pas une plante, une pierre, un oiseau dont je ne sois l'ami. J'ai vu disparaître tant de sources, tant de bonté trahie, l'homme me terrorise quand il thésaurise la vie. Il arrive pourtant que sa tendresse m'étonne. Il y a toujours en lui un enfant qui sommeille. Une goutte d'eau l'éveille, un flocon qui fond sur la vitre du cœur, la mince peau de l'air qu'une épine chatouille, le cri d'une renarde rameutant ses petits, un ballon rouge qui monte, une cerise qui roule sur la langue du vent.


J'écoute le pouls du monde. J'entends battre les cœurs, partout, tous les cœurs, les petits cœurs d'enfants et les vieux cœurs usés. J'écris avec le sang, la sève, la sueur, le vent passant les doigts dans les cheveux de l'herbe, la mémoire des étoiles dans le rêve des pierres. Sans ancre ni boussole je godille à la main sur l'étang de la vie. J'apporte mon grain de sable sur la plage des hommes, mon étincelle au feu, une abeille au sureau, une goutte au moulin. J'apporte un chien perdu aux enfants égarés. Je crois au bonheur comme je crois à l'amour. Je retisse le lien entre la soif et l'eau. J'herborise les mots et la sève du sens. Je traverse l'abîme sur une feuille blanche. Je m'enchante de l'herbe qui repousse et des premières poussées de fleurs comme une fièvre jaune.


Près du village, l'eau qui coule vers le lac, est-ce une rivière ou un égout ? Ses rives sont des décharges pleines d'objets inutiles, une brocante amère. Tout ce qui brille n'est pas d'or. Des tessons de verre luisent dans les flaques d'eau noire. La pluie ne danse plus toute nue. Elle s'habille de smog. Les plantes exfoliées toussotent dans la rouille et crachent leurs poumons. Plus de plaine, de jardin, de culture. Ni fleur, ni fruit, ni feuille. Les hommes, trop nombreux, en deviennent méchants. Leur âme restant vide, ils parlent aux objets. Ils cueillent des légumes déjà tout enveloppés. Leur solitude s'habille en habits d'apparat. Plus haut sur la montagne, là où j'ai pris refuge, les arbres ont revêtu leurs habits d'estafette aux bourgeons qui rutilent. La terre retrouve ses parfums. Le printemps gonfle les petits seins des branches. Le vent tète leur sève et parfume les yeux. Ça bouge dans les granges. D'invisibles amis roucoulent sous les toits. Des fantômes s'éveillent délavés par la neige. Le pollen en apnée regagne la surface. J'ai retrouvé hier une mitaine perdue, une clef des champs rouillée dans le chant d'un ruisseau, une pelle sans manche reflétant le soleil. Je retrouve mes pas laissés sur les sentiers, mes gestes plantés dans la terre du jardin. J'affute mes outils comme la mine d'un crayon. Les choses de la vie s'écrivent sans papier. Le temps de dire l'oiseau, il s'envole déjà, déployant ses voyelles au-delà de la marge. Il planera peut-être dans les yeux d'un lecteur.

Publié dans Prose

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article

soisic 28/04/2009 00:05

J'aime ces mots qui s'envolent ,déployant leurs voyelles au-dela des mers..

colette 27/04/2009 18:10

dans nos yeux sont restés quelques plumes d'oiseau et les sèves naissantes