Chaque pas sur la terre

Publié le par la freniere

 

Le sale métier d'homme a trahi l'espérance. L'horreur économique a transformé le monde en dépotoir chimique. La dictature du profit a refroidi les cendres du phénix. Le cancer et le sida rongent la peau des hommes comme les pluies acides l'écorce des érables. Dans un monde surpeuplé, personne n'écoute plus personne. Des apparences de vie poussent une pierre tombale. Traînant le désespoir de cages de verre en cages à poules, on a tout salopé, des ronces jusqu'aux anges. De petitesse en petitesse, nous mourrons sans changer d'horizon. Je n'ai rien à vous vendre mais j'ai tout à donner, la senteur des roses, la saveur du fruit juste avant qu'on le cueille, du bois encore en bois, de l'eau toujours buvable, tout ce qui se goûte, se touche, se voit, la musique du cœur dans l'aubier de l'étreinte, chaque pas sur la terre, la blancheur du papier qui se couvre d'images, les jurons de la peau qui se frotte aux orties, tous les endroits et leur envers. Aussitôt qu'on commence à noircir une page, on ne peut plus s'arrêter. Il faut continuer. Le papier s'impatiente. Chaque phrase est un pas. Chaque mot est un caillou pour la faim d'un ruisseau. Chaque vague cherche un sens dans la mémoire de l'eau.

           

Tant d'arbres m'ont aidé à comprendre le monde, tant de fleurs à l'aimer. Je façonne un jardin dans un champ de voyelles. Les mots sont des êtres vivants. Laissez-moi rire avec le vent. Laissez-moi chanter. Je vois les choses qui nous voient. Je vois un ange encore debout se recoudre les ailes avec le fil du temps. Le crayon est comme la pointe d'un scalpel sur la peau de l'âme. Le manque s'est chargé de me forcer la main. Dans ce  galop perpétuel, mon corps est devenu à lui-même sa monture. Il n'y a pas de fuite à ce qui est sans fin. Je respire le ciel sans congédier la terre. Je parle aux écureuils le langage des branches. Je recouds de salive la grande bouche du vent. Je ne veux pas d'un salaire qui m'arracherait les lèvres et les doigts pour aimer.

          

À vouloir mourir le plus riche possible, on oublie l'essentiel. L'argent est un mirage pour la soif. La vie ne passe plus. Elle reste sur le cœur, un coup à l'estomac, une entorse au désir. Au théâtre du monde, la pièce est devenue moins drôle. Les tueurs tuent vraiment. Le sang sur le décor est celui des victimes. J'en veux à la parole qui ne sauve pas le monde. J'en veux à mes poèmes qui ne chassent pas l'ombre. J'en veux à l'homme qui déchire la vie. Je m'accroche au rêve pour ne plus toucher terre. Je voyage léger pour mieux quitter les rails, une chemise, un cahier, la rumeur des abeilles, l'haleine d'un vieux loup. Tirant la langue sur du papier, j'ai peur, j'ai froid. Je suis seul. Je mange quand je peux. Je ne bois que de l'eau. Je ne fais rien de mes dix doigts que des mots sur la page et des sifflets d'oiseaux. J'ajoute à l'arc-en-ciel des couleurs inconnues. Je gribouille l'azur. Il faut réhabiliter l'impossible, la tendresse, la bonté.


Publié dans Prose

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