Aux griffes des sanguisorbes

Publié le par la freniere


La tombée du jour sert d'archet au violon des rainettes. C'est l'heure d'écouter les fugues des insectes. Ils s'accrochent en chantant aux griffes des sanguisorbes. J'aime le fruit des flûtes dans les arbres sonores, le jacassement des fées, les oiseaux polyglottes colorant le silence, la chair de l'été et sa douceur d'aubier, les nuages répondant à l'appel des chouettes, le bredouillement du vent dans les roues d'un vélo. La pluie chuchote sa romance dans la cour aux miracles. Un érable pensif remonte son cache-col et bougonne en bourgeons. Il balance la tête et craque branche par branche. Les escargots s'éveillent au milieu du jardin. La sève des mots renait dans le bois d'un crayon. Un mauvais calembour vient tacher mon cahier. Les vocables repoussent dans un terroir d'encre en même que les oies regagnent les marais.


Une forêt lève dans les mots, pleine de bruits anarchiques, de romances et d'espoir. Des enfants grimpent aux arbres pour regarder plus loin. La barre d'horizon est une balançoire. J'ai déserté très jeune les couloirs des écoles qui mènent à la banque. J'ai pris le train en marche juste avant qu'il déraille. Je cours la galipote, la framboise et le rêve. Parmi le bruit des cordes à linge et les poulies qui grincent, des lessives lascives tendent leurs bras au vent. La misère prend parfois un goût de fraise mûre, le couleur du vin, quelques miettes de soleil. Il y a l'arbre pour l'oiseau, le ciel pour son vol, la terre sous mes pieds, le quignon de ma vie dans la soupe des pluies. Je renverse mes rêves dans le bol du réel. Il y a longtemps déjà que je suis en cavale. J'ai déserté l'habit gris des routines, l'uniforme des normes. De l'ivraie maigre des secondes à l'euphorbe des ans, je traverse en chantant l'allée du cimetière. Dans la maison des morts, toutes les fleurs sont reines.


Le petit bois frileux reconnaît-il mon pas ? Déchus de leur saveur par le passage du froid, les arbres recommencent leurs fruits. Les premiers boutons d'or viennent squatter mes yeux et boire dans mes larmes. J'ai trouvé l'infini pour le prix du papier. Je ne possède que de l'encre pour éclairer le monde, une page blanche pour pays. Un ruisseau coule dans ma tête et démêle mes ombres. Sa lumière scintille entre les lignes d'un poème. L'arc-en-ciel du toit tinte sous la pluie et se teinte d'azur. L'orage tambourine jusqu'au cœur des érables. Les racines s'ébrouent dans le terreau de l'âme. Le vent unit la colombe au vautour, le pollen à la terre. Au fil de son vol, l'oiseau découd et recoud la flanelle du ciel.


Les crocs d'une râteleuse égratignent le vent. Son manche vermoulu deviendra de l'humus. La vie mange la mort. Les oiseaux parlent entre eux. La terre a mis sa robe de bal pour le festival des insectes, l'envol des abeilles aux milles pollens, toute la beauté du monde sur l'éclat d'une pierre. La courbe du ruisseau a pris la forme d'une guitare. De grandes libellules patinent sur ses cordes et font chanter l'eau morte. Un à un sur les branches, les clous du gel se transforment en bourgeons. L'horizon dénude son épaule. À l'école de l'humus, les racines s'impatientent. Comme à chaque printemps, je jette dans la source un bouquet de syllabes.


 

Publié dans Prose

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soisic 06/05/2009 23:51

sanguisorbe,joli mot je ne connais pas cette plante, en ce moment j'entends aussi les rainettes,et les grenouilles

Louise Langlois 06/05/2009 16:21

Comment ne pas taire tous ces bruits que la Nature éveille ? La sonde des regards fouille le calme des hasards. Vos mots rafistolent le Printemps. Merci pour autant.