La poésie n'est pas une façon d'écrire

Publié le par la freniere


Un poème long est comme la voix du chanteur, difficile à tenir égale
jusqu'au bout, sans chute du souffle. Ce qui me semble ressortir de tous tes
poèmes, c'est cette égalité de ton et d'invention, sans académisme, d'un bout à l'autre.

Pour moi, la poésie n'est pas une façon d'écrire, peindre ou chanter, dont
elle peut très bien se passer, mais une façon d'être. Mes deux plus grands
moments d'approche de la poésie : La première je l'ai eue dans le désert
afghan où je n'étais pas un touriste mais l'hôte d'une tribu. Le soir, près
d'un feu, un homme est venu raconter une histoire avec dans une main une
fleur et dans l'autre une hache. Je n'ai rien compris à sa mélopée ponctuée
de gestes mais j'ai senti que peu à peu, je devenais cet homme. Etrange
impression que donne la poésie en ses sommets, que celui d'être l'autre. Le
passage se faisait par le geste seul. Mais il y avait cette autre chose
impossible à nommer qui était poème.

Une autre fois j'étais dans une gumpa bouddhiste au Ladak. Il y avait cette
incompréhensible ensemble de voix rauques, sur lesquels agissaient tantôt
des timbres de cuivre et tantôt le son grave des trompes. Et peu à peu,
j'étais eux tous, sans rien comprendre ni être bouddhiste. Bien sûr, on peut
dire qu'ils m'avaient conditionné avec leur système séculaire. Et c'était
vrai, bien sûr, mais on peut aussi bien dire que là était un échange poétique
essentiel, au plus haut niveau humain, et des plus surprenants. Quand je
suis sorti dans le désert, je n'avais pas changé, mais le désert, lui,
n'était plus le même.

 

Yves Heurté

 

(extrait d'une lettre d'Yves Heurté à Jean-Marc La Frenière)

Publié dans Glanures

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