La foudre me traverse

Publié le par la freniere


Je transporte avec moi une cargaison de morts, les ventres ronds des enfants affamés. Mes mots sont comme les mouches exorbitant leurs yeux qu'ils chassent d'une main quand ils en ont la force. Le pain saigne à  ma bouche quand je pense à la faim. J'ouvre les doigts sur un bouquet d'épines et je serre les dents pour ne pas hurler. Mon encre est un caillot sur les cailloux brûlants. Y a-t-il encore place pour le cristal du rêve ? Je porte dans mes mots des idoles brisées, des rêves portés pâles, des voyous écroués, des poèmes en miettes, des femmes lapidées, des fillettes vendues,  les larmes d'un enfant qui a perdu ses billes, des valises éventrées, des nègres mal blanchis vendant leur âme au fric, l'aveugle cherchant sa route, Octobre '70, les pavés de Mai et les blessures du Che, les têtes déchirées par les électrochocs. Le flot noir du Styx déboule entre les lignes et emporte l'espoir. La foudre me traverse des épaules aux genoux. Elle s'attarde à la hauteur du cœur et fait tonner l'orage.


Je ne suis jamais seul. J'ai les oiseaux, les fleurs, les agates qui me parlent par signes. La main de l'air touche à peine les choses. Elle les frôle d'un souffle. Les érables parfois me regardent de haut. Ils froncent les sourcils devant ma tronçonneuse. Mon habit de lumière est taché de partout. Je dois le rapiécer avec des mots nouveaux, des retailles de brume et de vieux élastiques. Je n'ai pas peur des ruines mais des banques modernes et des supermarchés. Dans la neige ou la pluie, je n'y vois que du feu. Cette fin de siècle n'est plus qu'un squelette vide. L'âme a fui par les trous de balles, les trous d'égout, les trous noirs. Je danse pour alléger le dense. Quelque part, il pleut. Ailleurs, il fait soleil. C'est la seule façon de se sentir en vie. Dans le labeur des mots, je me déguise en fleur, en fleuve, en loup, même en loup de gouttière.  J'ignore tout du réel, son nom ou son adresse. Je tutoie l'absolu comme on siffle son chien.


Je n'ai plus de sommeil. Je traverse la nuit comme un vaisseau fantôme. Les quarantièmes rugissants accélèrent mon pouls. Les mots comme du bois sec font craquer mes jointures. Je laisse un peu de sang dans chaque phrase écrite, un peu de place aux morts, à la poussière, au vent. Je transporte avec moi les mégots de Prévert, la branche qui relie le ciel avec l'oiseau, le sel minuscule des larmes, le ballon rouge d'un enfant, la chaleur du pain. Les lendemains qui chantent se conjuguent au passé, l'amour au passé simple, le rêve au subjectif. Des hamburgers géants déforestent l'Amazonie. Des molosses d'acier piétinent les ruisseaux. Les coups pleuvent partout. Les fusils ne connaissent pas la honte. Les hommes gris font la loi. La terre a rétréci à la dimension d'un sou noir. Il n'y a plus de cartes géographiques mais des cartes de crédit. J'attends le tsunami dans le cours de la Bourse. Pierrot n'a plus de feu. Les néons des bordels éteignent sa chandelle. Les hommes tournent en rond. Les enfants quêtent des miettes de pain et partagent la neige, la froidure et la faim. Partout où se pose l'argent, une blessure éclate. Qui puis-je avec mes poings maigres, mes virgules, mes mots, mes culasses à jet d'encre ? Lorsque le froid se mange les phalanges, je cache l'été sous mes étoffes. Je ne veux pas mourir comme un chien de traîneau sans quitter l'attelage. Je gruge mon crayon comme un loup pris au piège qui se ronge la patte.

 


Publié dans Prose

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article

noese cogite 14/05/2009 10:26

Prise dans vos mots , le resac me ramène à l'Humanité qui s'essouffle . Je sais qu"il existe je l'ai vu. Il marchait seul hagard des hommes.

Louise+Langlois 14/05/2009 05:24

Un vrai privilège que celui de la lecture de vos mots. Des mots qui en inspirent d'autres. Des mots qui me portent à croire que la Nature n'en a pas encore fini avec nous.