Ce que l'océan... (France)

Publié le par la freniere

Lorsque le temps s'arrête à un moment rare, l'horloge se coince à une heure grave ; les yeux se plissent, la peau se froisse, l'épiderme est à l'envers. Pour traduire sa bonne mine sur les façades de la ville, on essaie de griller sa peau sous quelques blocs compacts de soleil. Ici des passants, des marchands, là des enfants...On perçoit certes avec une certaine facilité le mouvement des lèvres, le bruit des véhicules, les gestes et les phrases, les cris joyeux et le son des instruments, mais tout est figé à l'intérieur. Les fruits n'ont plus la même saveur, il sont -noir-et-blanc-.

On peut secouer les tapis à la fenêtre ; rire devant un geste, un mot, une image qui appelle effectivement le relâchement des commissures, mais le rouage aussi astiqué et rodé soit-il, et terrain reconnu, il manque la virgule au long de la phrase.
 
Lorsque le temps s'arrête à un moment rare, l'on sait confusément que l'on peut célébrer des pique-nique, monter sur des petits ou d'immenses tas de cailloux empilés par de vraies mains, l'on peut aligner des rangées d'oiseaux, se dénuder aux éléments, pointer du doigt la rive afin de prendre conscience de la consistance de la matière sous les pas, l'on peut dire et se jeter comme un fou dans l'arène, le labyrinthe réitère indéfiniment ses espaces premiers.
 
La roue a un goût prononcé de scie.
 
Au mieux, ni triste ni gai le chemin est balisé, d'avant et d'après. On parle tout seul, on se surprend à écrire de façon totalement incompréhensible et désorganisée ; des lettres peuvent manquer ou se mettre à l'envers, la syntaxe perd toute logique, on bafouille ses mots et leurs sens, on devient le bavoir qui accumule sa propre salive, on se constate très diminué, on se recherche, on se hait, l'on dessine des tournesols sur les couvertures et les draps... Le constat est finallement terrible, on tire sur l'ambulance et le malade, avec une lance de pompier.
 
Il est des yeux qui soufflent l'été, saison mûre, le point qui invite aux champs ; il est des écueils qui vous font marcher sur la tête, et des pieds en forme de palmes qui vous font perdre l'équilibre. Traduire "ça" en mots ou en images est impossible, comme il est tout à fait impossible d'accoucher en voyant son ventre partir avec. Pourquoi le faire d'ailleurs. Il est des chemins qui affichent des cargaisons pleines et qui déversent les voyageurs, il est des bleus qui ouvrent le noir douceur et des feuilles qui ne chantent plus. Il y a des toiles qui ont plus de trous qu'un grillage ajouré. Il est des nuits qui ressemblent au jour, et des jours qui ressemblent au nuits. Vous plantez vos dents sur les barreaux de l'échelle sensée vous sortir de l'impasse comme un perroquet qui se déplace sur une surface accidentée vers le haut, qui inlassablement dérape sur des giboulées déversées du ciel et qui débite : je vais y arriver, c'est juste le décor qui change, je vais y arriver, c'....
Pourtant au carrefour des rues, se balance tendrement toujours le même arbre ; la papeterie a toujours les mêmes horaires d'ouvertures, et le chat va toujours s'allonger sous ce recoin de soleil où vous espériez prochainement chauffer vos os transis.
 
Sans hésitez alors le moins du monde, vous adoptez cette allure nonchalamment naturelle qui vous paraît la mieux adapté, pour tenter de colmater la vision de vos entailles et le renflement des noeuds, noeuds si serrés qu'ils pourraient interminablement vous étrangler tout en vous maintenant dans une position respectable.
 
 
Lorsque le temps s'arrête à un moment rare, l'on voit grandir les chênes, un manchon de mousse édifié autour de sa colonne vertébrale, comme un carcan souple mais...moisit.
 
 
Lorsque le temps s'est arrêté, l'esprit monte sur les bateaux à quai, dans la souvenance future du voyage.
 
C'est enfin là, que la lèvre peut se laisser trembler sans fausse pudeur, respecter ce qu'elle est,
sans tuteur, 
face à l'océan.


Laurence de Sainte-Maréville


 

Publié dans Poésie du monde

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