Tôt ou tard

Publié le par la freniere


Tôt ou tard, les rives qu'on franchit redeviennent le fleuve. L'arbre vient-il avant la pierre ? L'âme vient-elle après le cœur ? Chose certaine, le monde change avec l'amour. Les mots sont des sandales marchant sur les cailloux, des pieds nus sur le sable, des raquettes en babiche pour affronter la neige. Ce que je vois s'ajoute à tout ce que je sais mais j'ignore tout du principal. Les moustaches du malheur ont trompé notre espoir, ont trempé dans la soupe mais n'ont jamais trompé la faim. Je les rase aujourd'hui au fil d'un crayon affuté comme une lame.


Je suis rouge, jaune ou noir. Je suis de toutes les couleurs dessinant l'homme debout. Je suis asiatique, africain, mélomane, du triste violoncelle au tamtam de la jungle. Je suis d'encre et de peau, de chair et de papier de boue et d'infini. Si je suis en colère, je ne suis pas de haine. Je suis de la semence, du blé d'or des champs jusqu'à la miette de pain. Je suis d'azur et d'eau d'érable, de silence et de sang. Je suis de verbe et d'insomnie, de sel et d'herbe verte. Je dois écrire chaque jour comme on puise de l'eau. À mes enfants, je laisse quelques mots, peut-être aussi ma joie, ma tristesse et ma tendresse maladroite, le désir d'être en vie et d'en faire à son cœur. Si j'ai fait table rase, j'aurai au moins créé.


Je dessine une main, pas la main du bourreau, celle qui compte, qui étrangle, qui fouette et fusille mais la main qui sourit, celle qui croit à toutes les mains, à toutes les caresses, au partage du pain, la jeune main qui écrit pour la première fois, la première qui trace un bison sur la grotte, la main du musicien, du menuisier, du poète, du maçon, la main calleuse du laboureur, la main du jardinier cueillant sa première fleur, la paume de la sage-femme tapotant le bébé, la main au feu, la main de l'amitié qui croît, de l'épaule à la roue.


La chaleur est un couteau dans le grand pain de l'air. J'ai tout appris de la terre, sans crayon ni papier. Les mots sont venus plus tard comme des fleurs qu'on n'attend pas. J'ai appris la lumière dans le creux des ténèbres. Les fleuves d'une main sont plus longs que la terre. De Lascaux au laser, de l'âme de la pierre jusqu'au polystyrène, l'art survit à l'homme. Du silex au saxo, le crissement des cigales est devenu musique. De Dib à Diabété, de Coltrane à Rieux, les instruments poursuivent le souffle des voyelles. Le chant des chamans et le cri des oiseaux se mêlent aux sons des cuivres. De Joplin à Meldhau, le piano mélange le noir avec le blanc et les cordes sonores aux vocalises du blues.


J'aurais voulu traverser la vie comme la lumière traverse l'eau. Je voyage dans ma tête et ne reviens jamais. Je dis contre la mort la semence vivante. J'écris le sang du cœur le long des murs osseux. J'aurai cherché partout la fleur de la fleur, de l'herbe entre les mots, le feu qui nous anime sous la glace et la pierre, cette blessure en nous que l'amour seul guérit, la flamme qui persiste quand tout le reste dort. Je suis debout. Je veille. Je porte les insectes sous l'écorce des mots. Moi qui voulais tout dire, je ne finirai pas à la fin d'une phrase. Je lègue à mes enfants le devoir de vivre et de faire mieux que nous. Le fardeau de la preuve est trop lourd à porter. Du moins aurais-je laissé un peu de moi entre les lignes, de mon sang, de mes rêves, en espérant une terre meilleure que le monde où l'on vit. On ne part jamais sans laisser sa présence.

 


Publié dans Prose

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soisic 23/05/2009 18:57

"un poète doit laisser des traces de son passage,non des preuves- seules les traces font rêver écrivait  René Char