L'os de vivre

Publié le par la freniere


Chacun se cache derrière sa face, son sourire plié comme un mouchoir de poche. La route n'est jamais droite et le lieu où l'on marche n'est jamais où l'on va. Les yeux couverts d'images, j'attends que la haine vienne se coucher au pied d'un arbre pour aimer une fleur, qu'une abeille me guide vers le dernier pétale. Je prononce quelques mots et les meubles s'embrassent. L'eau court à toutes vagues dans la maison d'argile. Des arbres poussent devant la porte. La vie, c'est plus que l'air et l'eau, que l'espace et le temps, que la terre et le feu. C'est plus que la naissance, la mort, le vieillard et l'enfant. C'est plus que le cosmos et le corps de l'atome. La vie, c'est un miracle quand elle porte l'amour.


Est-ce que la caresse a précédé le cri ? Je ne parle pas le langage des cocktails, des estrades, des intellectuels. Je ne parle pas la langue des affaires. Business as usuel. Je baragouine le bleuet, l'hirondelle, le craquement des berçantes, le poil des chevreuils, le bruit des pattes de chaise, les caleçons qui sèchent sous la caresse du vent, l'odeur du café noir. J'écris avec la mine à poêle. Je franchis les abîmes sur le fil des mots. Je trempe mon espoir dans la soupe des phrases. Je nomme l'essentiel avec les miettes du quotidien. J'harmonise mon sexe au paysage féminin.


Vous ne trouverez pas la vie  sur la crosse d'un fusil, à peine le bruit des balles. Vous ne trouverez pas l'amour au fond d'un coffre-fort. Chaque jour, vingt-cinq mille enfants meurent de faim, cent espèces d'insectes disparaissent. J'ai mal à notre monde, au pied du fleuve, aux bras de mer, aux têtes des violons, aux doigts de pluie crochies de rhumatisme, aux pierres des prisons. Je veux briser les murs. Des pierres me roulent dans la tête, des pensées sous les pieds, des jours avec les bras ouverts, des nuits avec la tête penchée sur le cœur, un peu d'angoisse enrobée de mots doux, des routes pleines de pas inachevés. Le temps me cogne sur les doigts. L'espoir au cœur usé comme un trognon de pomme bat la breloque entre les ruines. J'avance avec des fleurs dans les yeux mais des épines aux pieds.


La rose qu'on a coupée respire encore dans la terre. Les arbres aux veines végétales font craquer le béton. Ils retracent la sève dans la mémoire des saisons. Lorsque la neige fond, ma langue change en herbe, ma parole en humus. Mes phrases font des rides sur le visage du papier. J'écris entre l'extase pure et les mots frottant le sale avec une serpillière, entre les coups et les blessures, entre les tripes et les idées, entre l'âme des vaches et celle des voyous, entre les mots des autres et le silence où l'arbre fait ses fruits. Je vis plus près du loup que des moutons qui se laissent tondre. Les mots trop fatigués pour vivre, je leur donne mon sang.


Il y a des arbres où ne subsiste plus qu'un seul regard. Le vent a raturé les images. Les années ont gommé l'imagerie des feuilles, l'imaginaire des racines. Après la mort d'un arbre, son rêve continue. La pâte lève dans le sommeil des enfants. Ce matin, j'ai entendu chanter l'oiseau magique, celui qui bat des ailes dans ma tête. La sorcière du feu se transforme en rivière comme les bonhommes de neige en lutins invisibles. Il arrive que je cherche mes mots comme on cherche ses mains. J'entends ma voix sortir des choses et pénétrer la terre. Une lézarde grandit dans la cage où j'écris. Je croyais qu'il pousserait des fleurs entre les lignes mais la brouette du temps y creuse des ornières. Les mots finissent en chiffon pour essuyer mes larmes. Je dois m'asseoir la tête en bas dans la lumière. Il faut apprendre à vivre avec un corps qui meurt.


À l'étroit dans mon corps, je nourris l'âme en quête d'amour. Furieusement, je respire comme un enfant qui naît. Même promis aux défaites, je défends l'horizon. Icare tombé du ciel met les mains à la pâte et rejoint le soleil dans les labours de l'homme. Plus le pain se fait rare, plus nous le partageons. Je ne sais pas ce que je veux mais j'aime les sous-bois, le vert tendre des aulnes, le parfum des violettes, les jardins en folie, les danses de la flamme, le dos rond des collines. Je ne suis pas du bois cultivant ses échardes mais de la sève qui cours jusqu'au noyau du fruit. À creuser dans le temps, on s'écorche les doigts en déplaçant le sable. Le grand chêne tout frémissant d'oiseaux deviendra une table, une chaise, un cercueil. Que deviendrais-je après le dernier mot ? Je ne veux pas mourir en pyjama rayé. Avec ma seule peau, je me dénude peu à peu. Sous la chair des mots, je cherche  l'os de vivre, le feu dans l'ossuaire qui couve sous la cendre.

 


Publié dans Prose

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A
Sublime! La phrase clé de ce poème: " Plus le pain se fait rare, plus nous le partageons."Peu nombreux sont les poètes capables de cette ampleur de vue, tu débordes tous les genres en mettant au pied du mur nos frilosités d'êtres humains gâtés par un système que chacun accepte malgré dénonciations ou plaintes, en dépit des "opinions affichées". "Mon mal est profond" disait André Laude (je sais, j'y reviens souvent, parce que j'avoue que trop de poètes m'emmerdent avec leurs litanies égotiques doublées de cette hypocrisie insensée qui consiste à enfiler des fausses perles sur le fil cramoisi de la réalité. Tu bats le rappel, sans relâche, avec le tambour des terres vierges. Tes mélopées nous guident où convergent les chants terrestres. Je te salue au bord des précipices, là où campent quelques "poètes" et "shamans" (femmes et hommes confondus) qui ont cessé une bonne fois pour toutes le jeu perfide des compromis. Tu as passé le cap périlleux des désenchantements et des reniements afin qu'un poème prenne chair dans nos mémoires saccagées. Ton extrême solitude est une forêt profonde qui tour à tour se  dénude et se pare d'inexprimables et multiples floraisons. Toi, au moins, tu éprouves l'étreinte vivante de cet univers en dehors de nos artifices conceptuels et des abstractions culturelles. Ta voix, reconnaissable entre toutes,  en brisant les tabous bibliques de l'amour programmé, voué à la dévastation totale,  met au grand jour ce qui vaut la peine d'être vécu.