Le guéridon de marbre rose

Publié le par la freniere

Avec chaque jour qui se lève, se lèvent les questions. Avant même que s’éclairent les images des rêves, les questions les effacent, peut-être par le sentiment d’impuissance qu’elles nous donnent… ?
Matisse a peint un guéridon de jardin en marbre rose; dans mon souvenir ce guéridon a un plateau octogonal, il occupe tout le tableau avec un peu de verdure autour. Le rose est celui, irrésistible, qui est composé de rouge de mars (ocre rouge) et de blanc. Je suis devant ce tableau dans une salle tiède du musée, la lumière est parfaite. Retenue par sa beauté, je reste un très long temps. Puis je regarde la date indiquée sur le cartel : 1916. En 1916, les hommes s’entre-tuent dans les plaines et les collines de la Marne, de la Meuse, des Ardennes; la Champagne et la Lorraine vivent dans la boue et le sang. Réponse de Matisse (est-ce une légende ?) : Si tout le monde avait fait comme Picasso et moi, s’était consacré à sa tâche…
L’énorme sous-entendu n’est certes pas la réponse. C’est une réponse. Elle m’a été rapportée bien après ma station devant le Guéridon de marbre rose et ma courter stupeur à la découverte de la date du tableau. En 1916, Matisse est au-dessus de tout soupçon, il a déjà quarante-six ans, et il a été souffrant toute sa vie. Je pense souvent à cette réponse. Ceux qui massacrent et qui torturent auraient sûrement des champs à labourer, ou des récoltes pressantes à faire. Mais, pour eux, tuer est urgent, ils emportent leurs outils, leur savoir-faire d’égorgeurs.
 
Jocelyne François La nourriture de Jupiter  Mercure de France

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