Dans la maison de l'être

Publié le par la freniere


Il y a des hommes qui aguissent les fleurs parce qu'elles sont trop belles, les mêmes qui tuent pour rien et font peur aux oiseaux. S'il faut rester en vie, que ce soit en douceur. Le temps dilapidé en profit matériel nous empêche de vivre. Plus la vitesse augmente, plus l'âme s'amoindrit. Les ailes qui nous manquent, ce sont les pas qu'on ne fait pas, les gestes qu'on refoule, l'amour qu'on refuse. Le feu est éteint mais j'apporte du bois. On croit se perdre en route mais c'est pour mieux revenir. On ne retient pas le passé. C'est lui qui surgit au détour d'un mot, d'une odeur, d'un son. Ses racines persistent dans le moment présent. Tout un monde oublié renoue avec le jour, la grande mémoire commune. Je cogne à toutes les portes dans la maison de l'être. Je rameute les mots comme on rempote les racines pour que les fleurs soient plus belles. Même dans le pire du cœur, une lueur de bonté finit par s'immiscer, un frisson d'infini. La lumière se fraye un chemin dans la nuit.


Le feu sous la langue, je creuse dans le noir, défaisant une à une les bandelettes du temps, épelant chaque geste, épaulant chaque vague, épissant chaque fil. Le corps est trop étroit pour le dire. La parole déborde à l'envers du silence. Où que j'habite, la route me rejoint. J'entends ses pas entre les lignes, derrière la porte, au téléphone, dans le silence de l'autre. Je rêve comme un érable trouant le sol, cherchant la sève. Je sens la caresse du soleil, les doigts du vent sur la peau du lac, le fil de l'eau dans un banc de barbottes, les miettes de faim sur la nappe du jour. L'aube s'allonge comme un chien. Je me sens à l'étroit dans la cage des heures et les limites du corps. Je cherche Bach dans une forêt de notes, les oiseaux de Messiaen et le chant des grillons qui fait danser l'humus. Je rampe pour atteindre le vol. Je me nourris de peu. Je me nourris de rien. Je me nourris de tout. Le pain du rêve engraisse le corps métaphysique.


Je sens le manque au fond des choses et le soleil sous la pluie. Je trie les mots un à un avant qu'ils me dévorent, le mot frère qui partage le pain, le mot poète qui le sème, le mot terre embrassant les racines, le mot amour protégeant du néant, le mot paix qu'on fusille, le mot bonté sous les décombres. J'écris avec le vent, la poussée des racines, l'écume des chevaux, la craie blanche qui crisse dans une nuit d'école, le rire des enfants dans le sérieux des choses. Je veille dans mes larmes. Je colmate comme je peux les failles de l'amour. Je cherche sur la mer autre chose qu'une vague, une vague, une vague, peut-être une île avec une plage de voyelles, une île où accoucher une seconde fois. Je cherche dans mes poches le début d'un poème, des mots entre les pages comme une poignée de main, une chrysalide pure au milieu des chardons, les orties qui retiennent les pas légers de l'air. Je sème dans les failles une petite graine volubile. Lorsqu'il m'arrive de me taire, l'intimité de ma voix laisse voir ses dessous. Chaque regard est un trou cherchant de la lumière. Je ne fais pas commerce avec la mort pour étalon. Je ne sais pas mourir. Même six pieds sous terre, les mots viendront manger ma tombe.

 


Publié dans Prose

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
S
les ailes qui nous manquent sont votre poésie Jean- MarcSoisic