Une chaise de silence

Publié le par la freniere

Devant une table de parole, j'ai parfois besoin d'une chaise de silence, d'un stylo sans pointe, d'une plume sans fontaine, d'une boule de verre au lieu d'un encrier, d'un verre vide, de la fraîcheur de l'air, d'un tire-bouchon d'espoir, d'une fleur tirant la langue aux derniers visiteurs. Je m'assois sans rien dire. J'écoute monter la sève dans les images arborisant la nuit.

Ce n'est pas une table d'esthète. Les assiettes balbutient. Les verres font des rots. Le temps monte en meringue sous les moulins de paroles. Les tartes parlent en pomme et le miel en abeille. Le sel de mer divague et le poivre éternue. Un compotier d'injures vient narguer la visite. Un couteau sort de table et coupe la parole sans caresser le beurre. Il va rejoindre le tiroir où ses frères l'attendent.

C'est une table aux pieds qui louchent lorsque le bois patine. Les verres sur la nappe pensent toujours à la soif, la porte aux courants d'air, les fenêtres aux oiseaux. Les narcisses dans un pot cherchent un miroir de terre. Seul dans son coin, le balai ne pense plus aux poussières mais aux cuisses de la sorcière qui l'enjambe la nuit. Il y a dans ses yeux tant de poussière d'or. À l'autre bout de la table, je ne pense plus, je panse les blessures laissées par les années. Une petite source chante encore dans mon filet de voix. Elle rêve de la mer et des mains de ma mère lorsque j'étais enfant.

Quand on laisse la table seule avec le pain, on ne trouve que des miettes au matin, une bouteille vide et la fenêtre ouverte. Il y a des rêves affamés qui se promènent à poil sur le dos du plancher, des araignées dans le plafond, des trous dans le silence par où la vie s'enfuit. Des perles de rosée laissent briller des pas de la cave au grenier, de la porte à la grange. Il y a du foin d'odeur et des brins de muguet dans les tasses à café.

En fait, j'ai surtout écrit sur des comptoirs de bar, des tables de tavernes ou celles des restaurants miteux, les bancs de parc ou d'autobus, les coins de trottoirs encombrés d'âmes en peine. À moitié saoul, à moitié gelé, une seringue dans un bras, la révolte en veilleuse, du fond d'une bouteille comme dans une tour d'ivoire, je me suis cru longtemps un poète maudit, les deux pieds dans les plats, le cœur à l'abandon. Croyant vociférer, je n'avais qu'un bâillon pour cravate, un bandeau sur la langue, un dentier sans sourire. Pourquoi faut-il qu'on prenne le malheur au sérieux et le bonheur pour un leurre. Il y a peu de temps que j'entends les oiseaux, la sève dans les arbres et l'encre dans mes veines, que le vent me caresse comme l'aile de tous, que je vois l'infini dans un grain de café, les miettes sur la table et des éclats d'espoir dans la vitre des yeux.

Je suis tombé de haut pour retrouver le ciel. En pieds de bas sur les tables, j'ai récité des vers en échange d'un verre. J'ai dessiné des lèvres sur les bouches de métro, des ailes aux ascenseurs, des crissements de cigale et des amours énormes dans les toilettes publiques et les cabines téléphoniques. J'ai espéré la mort dans les salles d'attente sans regarder la vie me tendre ses deux mains. J'ai pris le train en marche sans savoir où aller, dévoré le chiendent, déchiré la dentelle laissée par ma grand-mère, chanté la cendre au lieu du feu, jeté la mer, gardé le sel, écrasé le raisin sur le visage du vin. Me reste un bout de fil accroché à la voix, un petit bout de fil pour recoudre la nappe. Mais que peuvent les paroles contre la barbarie, les mots contre les armes ? J'ai retrouvé depuis une chaise de silence tressée de compassion, une table commune parsemée de questions.

Le couteau semble avoir une main dans son manche, la cuillère une bouche, la fourchette quelques doigts et le sourire un vieux restant de larme entre les dents. Les plumes des oiseaux tombent toujours sur une page comme les feuilles sous la neige. Il suffit d'un rien pour se remettre à vivre, une queue de cerise qui reste sur la branche, le rire d'un enfant, le vol d'un papillon, une rature qui se transforme en phrase. On n'écrit pas avec deux mains clouées mais des doigts sur la peau.

Mille printemps sommeillent dans un seul bourgeon. J'ai appris depuis peu à ramasser les miettes pour en faire un gâteau, à ratisser les feuilles pour en faire une forêt, à repriser les mots pour en faire une peau. L'ombre ou la lumière promettent l'infini. Nous avons droit au bonheur, le ver dans sa terre, la sève dans son arbre, la source dans son eau.

La terre porte la vie sur son dos montagneux. Sa cantate ponctue la marche des étoiles. La table fait de même où je trace ces mots sans trop savoir pourquoi. À chaque nouveau visage, elle est au carrefour des métamorphoses, vieil ami retrouvé, personnage de conte, éclair fugitif d'un poème, homme au long cours retrouvant sa femme dans la laine d'un roman. Au bout de mon regard, des asclépiades en fête nous invitent à l'ivresse.

Certains jours, la table est envahie de rires et de cris. Des amis pour un coup de main, des travailleurs au noir pour un coup de pinceau, des arrière-petit-fils pour un coup de vieux ou un coup de jeune, des mots impertinents pour un coup pendable, des jurons pour un coup de gueule, des oiseaux sur un fil pour un coup de téléphone, des yeux pour un coup d'œil. Je fais des chaises avec des mots pour asseoir tout le monde. La chaise de silence retourne dans son coin. C'est une soif intérieure qui nous fait regarder plus loin, ramasser un crayon, gommer un peu de noir pour y trouver du rêve.

Quand on impose les images, les mythes, les fantasmes, les réponses, il est difficile de rêver. Toutes les idées sont des brutes, il faut des mots pour les adoucir sinon elles se transforment en drapeaux et finissent en linceuls. Il faut les prendre en bouche comme les lèvres aimées. Autour d'une table, il n'y a pas de télécommande mais des sourires complices. J'écris au gré du balancier au bout de cette table que réchauffent les voix. Je n'écris pas des idées mais je dessine en mots un tout petit sentier traversant les déserts, les hivers et les maux. Quand le train passe trop vite, c'est le regard des vaches qui me sert de gare. J'y dépose en passant une valise d'avoine, de luzerne et de trèfle et je broute avec elle l'herbe verte du temps. Le temps n'a plus d'horloge, l'espace de compas. Les souvenirs s'effleurent aux points d'intersection. Les parallèles crochissent et se touchent parfois. La table échappe à la superficie. Chacun l'emporte dans sa tète sans qu'elle quitte le seuil. La vie bourdonne de table en table comme l'abeille de fleur en fleur. La ruche est mise pour le miel. Le soleil réchauffe sa grande nappe de cire.

Entre le goût du café noir et les oignons tranchés, le vin qui chauffe le palais, le parfum de gingembre et d'orange, la table attise l'amitié et réveille les méninges endormis dans la ouate. Dans les assiettes fumantes le soleil saute aux yeux. Il y a toute la pluie dans un seul légume, toutes les plumes dans un œuf, un arbre dans une pomme. L'espoir ajoute son grain de sel dans la soupe des mots. Par la fenêtre ouverte à l'imprévu, un oiseau vient chanter dans une langue inconnue et pourtant nous savons chaque note par cœur.

Je n'ai pas toujours su la légèreté de l'être. Je marchais d'un pas lourd sans remuer la route. Mes tympans raisonnaient au lieu de résonner. Des visages s'ouvraient où je fermais les yeux. Je ne savais pas marcher l'orage dans une main et le soleil dans l'autre. Je cherchais mes couleurs dans les éclipses d'arc-en-ciel, le striptease des plaies, les pansements du temps. Je chantais sans oreille. Je regardais sans voir. Je n'attendais la pluie que pour manger la rouille. De marée basse en marée basse, la mer devenait un cloaque immobile sauf les vagues d'épaves. Je voyage maintenant dans une goutte de pluie, la plume des oiseaux, la puce d'un ordi, chaque paille, chaque grain, chaque page, chaque pore d'un mot. Je tutoie l'horizon et vouvoie la brindille. Je marche les mains vides pour toucher d'autres mains. J’apporte ma rallonge à la table commune, ma chaise de silence, mon ragoût d'inconnu. Les ombres poussent la lumière. Le silence des fleurs fait chanter les abeilles.

Les ustensiles ricanent dans le tiroir du bout. On dirait des enfants qui découchent pour un soir. Une cuillère à soupe se déguise en fourchette. Une petite cuillère s'amourache d'une autre. Les choses vivent aussi. La lumière parfois s'éloigne de la lampe et danse avec les ombres une java d'enfer. Un vieux clou gratte le dos d'une armoire entrouverte. Des souris dansent dans la soupière en se moquant du chat. Une potiche ébréchée laisse sourire ses noix. La table comme un vieux sage les surveille d'un œil en nœud de bois. Les coudes sur la table, du plus petit bourgeon à la racine la plus grosse, je deviens la forêt dont elle était un arbre. J'écoute monter la vie. Il faut sans cesse se recréer, inventer le torrent, suivre le mouvement des astres, des marées, des orages. Tant de gens ont des têtes d'enterrement, il semble difficile d'apprendre le bonheur. Et pourtant... Dans un monde de silence il y a encore des mots qui s'égarent, de l'herbe qui verdit entre les terrains vagues, des enfants qui sourient entre les meurtres en cours, des carapaces de tortue entre les pas pressés, des parapluies fermés au milieu d'un orage.

On croit tenir le monde sur un écran, on oublie que les chiens savent gratter les puces. Je ne suis pas de ceux qu'attendrissent les ruines mais je pleure parfois pour un mot qui m'échappe, pour un bouton qui pète, pour une corde à danser où manquent les enfants. Il faut sortir les mots du dictionnaire. Je les  étale sur la table entre l'assiette au beurre et la tasse à boire. Ils sortiront d'eux-mêmes prendre la rue d'assaut, le vieillard par la main, l'amitié par l'épaule. Ils reviendront chargés de maux ou de bonheur, d'épines ou de douceur, de paroles interdites, de poèmes sans voix, de prières sans dieu. J'ouvre une parenthèse comme on pèle une orange. Écrire c'est un peu s'envoler comme la fleur en son parfum. Les mots respirent à l'intérieur des phrases mais ils doivent prendre l'air pour apporter la vie.

Cela demande du cœur de se mouiller dans l'autre, dans chaque regard, chaque racoin, chaque instant. Lorsque nous sommes fichés, numérotés, muets, bien formatés, il faut ronger les nerfs du pouvoir. Il faut répondre aux enfants matraqués, aux femmes détraqués, aux hommes traqués. Il faut relever l'espoir tombé de ses échasses, renvoyer les soldats cueillir des petits fruits. Autour de la vieille table, le balai de sorcière revenu de voyage arrache au plancher son masque de poussière. Le bois sourit sur toutes les surfaces. Des abeilles de couleur repeignent le printemps sur le papier à fleurs. Les mots s'envolent sous la patte du vent comme des papillons multipliant leurs ailes. Les larmes et leurs cousins les rires se chamaillent dans la cour, bras sous bras, bouche à bouche et les yeux dans les yeux. La salive recolle le pot aux roses cassé.

J'ai dans la tête des mots qui veulent quitter la table, des toboggans d'images, des traîneaux à chien qui jappent en paroles. Est-ce que les outils qui se conjuguent sans concordance des temps rouillent plus vite ? Les objets se révoltent. Les fenêtres s'enfuient. Les fourchettes refusent de manger. Les pierres des prisons sautent le mur et les barreaux leur font la courte échelle. Entre l'être et l'avoir, la chenille du bombyx tisse une toile de lumière. Sur la chaise de silence le rêve a laissé son blouson. Il y pousse des fleurs dans les poches entre de vieux cailloux et des papiers froissés. Le chat vient s'y frotter avec ses yeux de loup. Il me reste à jeter pour la beauté du geste quelques gouttes d'encre dans l'océan du silence. 

 
 
 

Publié dans Accessoires

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