Ilarie Voronca

Publié le par la freniere


Rien n’obscurcira la beauté du monde

Cette proclamation d’espoir est celle d’un recueil d’Ilarie Voronca, immense poète roumain écrivant en français.
Mais au soir du 4 avril 1946, Ilarie Voronca rentre chez-lui, enfin sur sa demeure terrestre; il s’enferme dans la cuisine, prend du temps pour méticuleusement calfeutrer porte et fenêtre, en vérifie l’étanchéité. Puis posément il avale tout un tube de somnifères, lui qui en ne prenait jamais ces faux amis du sommeil, boit de l’alcool par-dessus, lui qui ne buvait pas du tout, et arrache le tuyau de gaz. Sans un mot derrière lui, sans le moindre signe.
Et il attend comme il a tant attendu les clignotements de la vie. Et lui qui savait donner aux hommes les rêves d’un arbre ou d’une rivière s’en va.
Il avait 43 ans et c’était sa deuxième tentative de suicide.
Il avait écrit Ulysse dans la cité en roumain, il avait 23 ans, et Roger Vailland ébloui l’avait traduit. Maintenant son Ithaque était les fleuves de la mort auquel il avait tenu tête lors de l’occupation nazie.
Il avait tenu tête à la cage d‘écureuil de la vie de tous les jours, celle où se brise toutes les barques de l’amour.
Sa vie, il l’avait enfermée dans ses livres comme un commentaire, comme les traces d’un autre. Ses hallucinations simples ou profondes il en avait fait de la poésie. Mais là la corde était trop tendue, le désespoir trop vivace.
Et lui qui au-dessus des toits voulait bâtir un autre ciel de chair s‘est enfermé dans lui-même.

Gil Pressnitzer
 
 

CEUX qui sont en prison veulent savoir si l'arbre
Monte encor vers le ciel, si le fleuve, le vent
Rodent encor autour des villes et si l'aube
A ce bruit encor d'une voiture de maraîcher.
Ceux qui dorment ne craignent-ils pas qu'à leur réveil
Les morceaux épars du monde ne s'emboîtent plus?
Les voici qui se lèvent et regardent par les vitres
Il est bon que les rues les murs soient à leurs places.
Mais pour les prisonniers dont les doigts ont bâti
Au fond d'une bouteille, un palais, un navire
Et dont l'oubli a peu à peu rongé les choses
Comme la mer qui lentement défigure les roches,
L'arbre est déjà l'oiseau, le champ est le nuage
Le matin a un doux tremblement de chevreuil
Pour faire entrer les monts les blés dans leurs cellules
Ils ont changé les cours des eaux et les frontières.

(Contre-solitude, 1946.)
 

L’enfant dépossédé erre nu et seul dans la rue.
Ce n’est plus un enfant maintenant. Il ne se rappelle plus
ce qu’il est venu faire dans ce quartier de la ville qui lui semble
soudain inconnu sous la lumière rouge de la lune.
Perdu entre des millions d’hommes
Leur ressemblant de plus en plus
jusqu’à ne plus me reconnaître
Pouvant aussi bien vivre leur destinée
qu’eux pourraient vivre la mienne
Avec la faim, le froid inscrits sur le visage
Et quelquefois l’extase hébétée
d’un désir satisfait
Ce n’est pas moi qui ai su faire
un outil de mon corps
Pour dresser dans la mémoire du monde
ma statue
Une montagne, une mer ont suffi
pour remplir mes poches
Dans les villes mon ombre a fui craintive
dans les égouts
Et quand les promeneurs disaient avec respect :
Cette bâtisse est à un tel et ce carrosse
Est à un tel et ce jardin et cette vallée
sont à un tel
Ce n’est pas mon nom que prononçaient
leurs lèvres.
Mais moi qui n’ai jamais rien eu
Comment pourrait-on se souvenir de moi ?
Car pour s’en souvenir il faut palper,
voir ou entendre
Et que pourrait-on voir, entendre ou palper
Sur quelqu’un qui n’a que son regard
Comme une feuille de nénuphar
sur l’eau de son âme paisible.
Il y en a certes qui font des actions méritoires
Des capitaines qui conduisent des hommes
au combat
Et si un seul parmi ceux-ci échappe à la mort
Il porte témoignage pour la vaillance du chef
Il y en a qui demandent des sacrifices aux foules
“Que chacun, disent-ils, fasse son devoir
Et qu’il se contente d’un salaire minime”
Ceux-là on les nomme bâtisseurs d’avenir.
Leur pouvoir est grandi non seulement
des bêtes, des machines et des pierres
Mais des hommes aussi qui font partie
de leur avoir.
Pour avoir une identité, il ne suffit pas
De posséder deux bras, deux jambes,
deux yeux, un nez, une bouche
Il faut que quelque chose qui est en dehors
de vous, vous appartienne
Une terre, une maison, une forêt, une usine
Ne serait-ce qu’une petite échoppe
de cordonnier
Une écurie de courses, ce serait parfait
mais il ne faut pas viser trop haut
Un troupeau de brebis
on même quelques volailles
Feraient très bien l’affaire
Car l’homme avec ses angoisses et ses soifs
d’infini est si peu de choses
Que pour qu’il puisse susciter l’estime
Il doit s’adjoindre quelque bête
ou quelque pierre inerte
S’entourer de l’autorité d’une grange
ou d’une carrière de sable
Alors ceux qui le croisent voient autour de lui
Les murs de sa demeure, le souffle
de ses buffles
Alors sa figure s’augmente de tout
ce qu’il possède
Et les hommes s’en souviennent
Mais moi pour la gloire de qui
Ni bêtes, ni gens n’ont travaillé
Je suis passé sans laisser de traces
Nulle empreinte ne ressemble
à celle de mon pas
Mes initiales ne sont gravées
ni sur l’écorce des arbres
Ni sur les croupes du bétail.
Ah ! j’ai peut-être été entraîné
dans ce passage terrestre
Comme un qui se trouve involontairement
mêlé
A quelque histoire honteuse
Il valait mieux que je fusse méconnu
Que personne ne puisse dire :
“Il était comme cela !”
Non rien de particulier dans le visage
Je n’ai été ni champion de force ni chanteur,
ni meneur d’hommes
Quelle chance d’être passé inaperçu
Et quand les juges chercheront les noms
Ils ne trouveront le mien
ni dans les cadastres des mairies
Ni parmi les titulaires de chèques,
ni parmi les porteurs de titres
Non, pas même sur une croix
ou sur un morceau de pierre
Quelque part se mêlant
aux blancheurs d’un ciel bas
Mes os seront pareils aux herbes arrachées.

 
OEUVRES DE ILARIE VORONCA

Poèmes1. Ulysse dans la cité. 1933. Editions du Sagittaire, traduit du roumain par Roger Vailland avec une préface par G. 1tlbemont-Dessaignes et un dessin par Marc Chagall.
2. Poèmes parmi les hommes, 1934. Editions des Cahiers du Journal des Poètes avec un portrait par Edmond Vandercammen.
3. Patmos. 1934. Editions des Cahiers Libres.
4. Permis de Séjour, 1935. Editions Corréa.
5. La poésie commune. 1936. Editions G.L.M.
6. La joie est pour l'homme. 1936. Editions Les Cahiers du Sud.
7. Pater Noster. 1937. Editions Avant-poste.
8. Amitié des choses. 1937. Editions Sagesse.
9. Oisiveté. 1938. Editions Sagesse.
10. L'apprenti fantôme. 1938. Editions des Presses du Hibou.
11. Le marchand de Quatre Saisons. 1938. Editions des Cahiers du Journal
des Poètes.
12. Beauté de ce monde. 1939. Editions du Sagittaire.
13. Les Témoins. 1942. Editions du Méridien.
14. Contre-solitude. 1946. Editions Bordas.
15. Les chants du Mort. 1947. Traduit du roumain avec la collaboration de Jacques Lassaigne, Editions Charlot.
16. Diner ,chez Jeanne Coppel. 1952. Collages originaux de Jeanne Coppel, Editions PAS.
17. Poèmes inédits. 1964. Avec un dessin d'Abidine. Editions Guy Chambelland.Proses1. Lord Duveen. 1941. Editions de l'Ilot.
2. La confession d'une âme fausse. 1942. Editions du Méridien.
3. La clé des réalités. 1944. Editions du Méridien.
4. L'interview. 1944, avec un portrait par Halicka. Editions Jean Vigneau.
5. Henrika. 1945. Avec un frontispice de F. Delanglade.
6. Souvenirs de la planète Terre. 1945. Editions Nagel.

 
 

Publié dans Les marcheurs de rêve

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