Un bouquet de pensées

Publié le par la freniere



Comment ais-je pu faire de si beaux enfants ? Sûrement pas avec un crayon, j'écris comme je pisse sur le parquet de la Bourse. Merci la terre. Merci la neige, le soleil et la source. Merci la saveur et la soif. J'écris avec amour. Je ne voudrais qu'aimer. Les mots ont une part de chair que les gestes nourrissent. Je ne vois pas les heures mais les frissons du temps, le murmure invisible qui susurre à l'oreille. J'arrose dans ma tête un bouquet de pensées. Quand il n'y a plus de fil, le poète pose des planches sur l'abîme, de petites planches en bois. Prenant appui sur un crayon, il saute de l'une à l'autre. Il sème des cailloux dans les souliers du temps, des poils dans la main. Il trace un oasis d'encre au milieu du silence. Quand il n'a plus d'été, il réchauffe la neige avec des mots d'amour. Il tient tête aux orages avec des métaphores. Il apprend peu à peu la stratégie des plantes. Les fleurs ne sont jamais statiques. La vie circule de graine en graine. Il m'arrive d'écrire assis dans une goutte, de renverser la tête pour voir avec les mains, de verser sur le sol des images d'enfant. Je ne parle pas aux plantes mais j'écoute leur langage. La première main ouverte ne s'est pas refermée. Elle continue de flatter l'encolure du monde.

           

J'ouvre la porte au poème, à la poche des mots, au porche des aubades. Je voudrais écrire comme les arbres s'emplissent de fleurs, comme les patineuses sur l'eau noire de l'étang. Je tends l'oreille vers l'invisible. J'écoute chanter les chardons et les pierres. J'entends le ver mordre l'humus mais je n'entends plus l'homme sous le verre des écrans. Je vois le vert quitter sa tige pour le ciment des hommes las. Les arbres dans les villes rongent leurs feuilles comme on se ronge les ongles. Je m'étonne d'être là tournant la roue des mots comme un moulin à vent. Je nomme le ciel pour écouter la terre. Prêtant l'oreille aux oiseaux de passage, j'entends la hache abattre la forêt. J'ai ma vie sur la langue qui déglutit le monde, l'espoir sur le dos qui s'alourdit sans cesse, la misère à la main pour traverser la faim. J'avance les mains serrées sur un paquet d'amour.

           

Nous avions tous un cœur que nous avons perdu. Nous vivons dans un monde mal ouvert, un monde fermé aux autres. Même la peau sert d'habit sous le fond de teint des modes. Il y a des hommes maintenant qui vivent sans mémoire. Des hommes d'affaires. Des hommes de guerre. Des hommes de pouvoir. Ils vivent de l'excès dans le besoin des autres. La chair n'est pas une chose. La vie n'est pas une banque. L'homme n'est pas fait que d'échecs. Son récipient mental transporte des chefs-d'œuvre. Il écoute l'abeille dans le cri de la rose, le souffle du pollen au moment du bouquet. Je me glisse parmi les mots, la musique à l'oreille et la terre à la main. Les oiseaux font de petits paniers sur les branches des arbres. Je fais pareil sur la page pour que les mots s'envolent en déployant leurs voyelles.

          

La mère primitive se terre dans les bois avec la grande Lucie. Sa belle robe de terre est tachée de cambouis. Elle va dépenaillée se cacher dans les nids, les canisses, les grottes. Il n'y a plus de route de l'homme à l'homme, de l'un à l'autre. Il n'y a plus qu'un trou de l'enfance à l'hommerie. Il faut faire la queue à l'étal des banques pour y vendre son âme. Les herbes chantent en vain. Le vent cogne à la porte comme un clochard céleste ou une cloche inquiète. Je marche sans comprendre, improvisant le sens, dessinant une route qui ne sait où aller, mariant la fleur avec la pierre et l'arc-en-ciel aux pas. Les choses parlent entre elles et racontent nos vies. J'en cueille quelques bribes pour en faire un poème. J'écris mon cœur sur les murs, laissant mon encre sur le sol. Je me sens si perdu dans la rumeur des choses, je cherche l'autre monde, le vierge, le vivace. Je veux plonger mes doigts dans une motte de vie.

 


Publié dans Prose

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S
Et  dérrière notre écran de verre,ce bouquet de pensées :premier bonheur du jour......
L
Les mots du besoin pour vivre, ceux-là que je cherchais aujourd'hui, et notamment ceux contenus dans cette phrase: « J'entends le ver mordre l'humus mais je n'entends plus l'homme sous le verre des écrans. » C'est bien au-delà des espérances. Merci.