Entre deux mots

Publié le par la freniere


Entre deux mots, outre le sang des hommes, la tendresse des loups, la terreur des arbres, il y a aussi le temps des beignes et des becs sucrés, le temps des hanches pleines, des musiques et des foins, le temps de la colère, la tristesse, la nausée, le temps d'escalader l'espoir, de marcher sur la mer, le temps de l'enfance non tarie, de la vieillesse encore debout, le temps des flammes, des fleurs et des pleurs, le temps des peurs et du courage. Il ne sert à rien de rembourrer les morts avec des larmes. Ce que nous croyons savoir n'est jamais ce qui est. Nous savons si peu de choses, et ce que nous savons, nous le savons sans le savoir.  Si je parle aux pierres et aux arbres, c'est que l'homme se tait. De portable à portable, il ne fait que du bruit. Même les oiseaux reculent devant le mur du son.


Avant que tout s'effondre, il m'en semble devoir m'accordera à la terre, au souffle originel. D'abord dire le mot mère. C'est d'elle dont je viens. Nommer mon fils et ma fille. Laisser entre les lignes dessiner leurs enfants. Leurs paroles toutes simples me tiennent les épaules. Je peux soulever la boue, faire jaillir la source, colmater les blessures. Voici le mot parole, le mot frère, le mot terre. Les prononcer avec les mains tendues, l'œil aux aguets, la tête pleine de rêves. Un appel pour très loin. Mettre le mot baume à la place des coups. Mettre le mot père au début. Le mot pain sur table. Le mot vie. Le mot beauté. Le mot douceur. Les écrire sur la peau avec le doux des doigts, le toucher des caresses. Graver le mot amour dans la grande voix du monde, et s'en faire un abri comme les bras d'un arbre.


Je regarde et je questionne. Tête aux oiseaux, pieds dans les plats, j'avance très lentement, à la vitesse d'un saule. Chaque mot est un bourgeon. Ils porteront la fleur jusqu'à sa conséquence. Je baisse le ton quand le temps s'égosille, quand les aiguilles s'affolent jusqu'à perdre le Nord. Qu'il pleuve ou qu'il neige, le soleil est partout attendant le mot paix. Malgré les cataclysmes, les orages, les rumeurs, les légendes, la terre n'est pas une mère indigne. C'est l'homme qui peine à s'ouvrir les yeux. Accroché à tout ce qui brille, il ne voit pas l'immense travail des racines, la chlorophylle de l'espoir. Chacun porte en soi la première dent, le premier poil, l'angoisse du premier dinosaure, l'agilité du singe, la mémoire des ancêtres. Chaque nouvelle naissance nous raccorde à la source.


Il y a des écureuils dans mes yeux, des couleurs qui chantent, des signaux de fumée, des losanges en prières. Il y a un loup dans ma tête, un lac, des montagnes, des abeilles.  Il n'y a pas de plancher mais des nuages, des pétales, des phrases. J'écris pour tous les vieux enfants du monde. Mes mots sont des images à colorier. Mes virgules sont des îles. Mes phrases sont des routes. Je transporte les mots comme une hémorragie sous le pansement de la mémoire, une blessure d'encre sur la page. Parmi les larmes fractionnées, l'écume volée, l'espoir éparpillé, l'espace fragmenté, les balles perdues, les fontaines assoiffées, pourrons-nous enfin naviguer dans la paix? On ne retient pas la mer. On ne retient pas la vie. Il y a toujours de l'eau qui coule entre les doigts.

 


Publié dans Prose

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MiKla 17/07/2009 09:58

Jean-Marc tu es un infatigable "ouvrier" du mot et je te lis toujours avec le même plaisir...Une vieille enfant du monde