Une tirelire d'émotions

Publié le par la freniere


Les souvenirs ont des odeurs, celles du temps ou de l'espace. Ils se jumellent aux images comme le fait le son. Le négatif du cerveau révèle peu à peu les traces d'origine, le sourire d'une mère, une longue rivière, un petit bois de pins, un doigt dans l'engrenage, l'odeur de la craie sur les tableaux d'enfance, le parfum d'une fleur ou l'odeur du bizarre. Certains jours, on doit vivre avec la fenêtre ouverte pour aérer le passé, entrebâiller d'un mot la lucarne du cœur. Dans le voyage des années, je n'ai qu'une tirelire d'émotions pour payer mon billet. Il y en a qui ont le pouce vert, je dois avoir un pouce d'encre. Je suis devant la page comme d'autres devant la terre. Je me perds dans la jungle des mots, symphonie géante sous quelle baguette magique. De phrase en phrase, j'ai beau sonner à toutes les virgules, je ne retrouve plus la porte. Les mots traînent partout, de l'évier aux pots de fleurs, dans les armoires, sous les tapis et les pattes de chat. Oubliant jusqu'à mon nom, je deviens scolopendre, poisson, marmotte ou geai bleu. Je porte sur le dos des métaphores énormes, des images incongrues, une grammaire millénaire, des arcs-en-ciel qui ressemblent aux écailles des saumons.


Je m'efforce de sourire aux plantes et de chanter la pomme aux arbres de la cour. Il y a des mots qui pleurent dans le berceau de la langue, des phrases qui s'impatientent dans l'attente d'un pays, des histoires qui meurent un portable à l'oreille. Des chiens de gadoue mordent la longue laisse du vent. Les petits yeux du sable imaginent la mer où les images se noient. Dans la cage blanche du papier, les mots ouvrent des portes. Il y a des mercredis qui s'échappent du temps et suivent les outardes, des mardis qui tombent, des dimanches à l'envers, des îles sans vendredi. Mes mots s'enfargent dans les yeux du lecteur. Ils quittent l'histoire dans un éclat de rire et vont se perdre dans un nouveau chapitre. Je voudrais écarter ce qui n'est qu'apparence, toucher l'amande sous l'écorce, trouver ce lieu sans nom où communient toutes les sincérités, chercher la vérité sur une ligne ascendante. Tout s'écoule, tout se perd mais cette ligne intime soutient l'âme qui cherche. Dans les lointains échos, les reflets d'un reflet, une source subsiste. Tant qu'il y a des vivants, les morts vivent aussi. La souffrance et la joie ont le même langage. La vie est un côté visible de la mort. Je cherche l'essentiel à partir d'un caillou. Je pars des mains vides pour arriver à tout.

 


Publié dans Prose

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Commenter cet article
L
La puissance des mots du quotidien. Heureusement, il arrive qu'on lise les mots des autres, ceux que l'on aurait tant voulu écrire. Mais l'autre, c'est toujours bien un petit peu de nous....autres. Merci pour ce texte on ne peut plus d'adon.
S
D'accord avec Ile
I
Bien sûr je me répète ! mais il est quand même bon de le rappeler : ton écriture tient du génie Jml,  et je pèse mes mots !