Je tutoyais la mort

Publié le par la freniere


Moi qui tutoyais la mort, lui donnant l’accolade, grignotant sa salade, je ne parle plus qu’à son concierge. Je vieillis, semble-t-il, sans perdre ma révolte ni l’espoir qu’un jour tous les hommes soient frères. Qu’on me trouve naïf, je n’en pense pas moins que le monde se meurt de ne pas aimer plus. Il faut recoudre ensemble les débris de la mer. Dans le théâtre des paroles, on a gommé trop vite le rôle du bonheur, relégué aux coulisses la bonté aux mains douces. Quand je jetterai mon sac, on ne trouvera en moi que le cœur de ma blonde. J’ai préféré Barabbas à Jésus. Il partageait le pain sans faire de miracle. Il parlait de justice avec les mots des hommes. S’il faut ressusciter que ce soit avec tous.


Moi qui avais le vent pour patrie, sa rose pour maison, j’ai pris racines en moi. Mes mots sont devenus les bourgeons d’un vieil arbre. Les oiseaux volent dans le ciel mais font leur nid sur terre. «Espérez-moi !» disaient les vieux à la place d’attendre. Désespérons s’il faut cesser d’attendre. On n’en finit jamais de reconstruire les villes ravagées par la guerre. Ce ne sont pas les ruines qu’il importe de changer, ce sont ses habitants. On ne monte plus jusqu’au grenier du rêve, on piétine à la cave. À l’échelle des hommes, on a scié les barreaux un à un. Il faut refaire la courte échelle, l’accolade, la paix. Il faut tout dire de ce qu’on rêve, incarner l’utopie, quitte à passer pour fou. Il faut parler debout, pour les désespérés, les enfants, les infirmes, pour ceux qui font la queue sans savoir pourquoi, pour ceux qui font la file une aiguille dans le bras, pour ceux qui meurent d’ennui, de sclérose et de peur. Plus que le pain, le mot est pour le corps tout entier, les oreilles, les yeux, le cœur. Je pétris l’absolu dans la farine des images.


Les lieux de mon enfance disparaissent peu à peu. Le réel n’était qu’une autre métaphore. La certitude de l’ombre fait briller le soleil. La mer ne signe pas ses îles. J’ai quitté le grand large, les cimes, les orages. Plus près du ciel que de l’oiseau plié dans l’œuf, je ne voyage plus en travers du temps mais en dehors de lui. Fuyant l’éparpillement du monde, j’avance sur un sol inversé. Toutes les routes mènent à l’intérieur de moi. Je m’accroche parfois aux épines intérieures. Les mots saignent et mes cheveux blanchissent. Que se passe-t-il entre la page et le regard ? Le pain des mots nourrit le ventre des images. Écrites de gauche à droite, les phrases forment un pont. On lit de haut en bas mais on monte en lisant. Le vent vole des odeurs pour les donner à tous. Chaque feuille d’un arbre est aussi mon visage. La pluie porte ma voix.


Chaque pierre est un pas entre les millénaires. Quand la lumière ne s’écrit pas, elle se boit ou se mange. La distance entre les hommes façonne leurs paroles. La ligne d’horizon devrait être de bas en haut. Le monde aurait plus de sens. L’ordre apparent des choses cache un immense dépotoir. On vend le monde à la pièce pour remplir les trous. On vend même des poumons, des cœurs, des enfants. Nos rêves se déplacent sur l’écran des autres. J’essaie de rapailler des mots dans les débris du monde. Je referme le livre et je reprends mon cœur. Je chausse mes lunettes et je reprends mes yeux. J’essaie de lire dans les choses. Les mêmes idées reviennent habillées d’autres mots. Une phrase m’emmène à l’autre bout du monde. Une image me ramène à ma chambre d’enfant. Le banal se mélange au magique, le réel au sacré, le manque au merveilleux. Je ne compte pas les heures comme on compte ses sous. J’en fais des confettis, des miettes pour le rêve, des colliers de secondes. Délaissant les robots, les murailles, les lois, j’habite un paysage vivant. La même route relie le vieillard à l’enfant, le ver qui s’enfonce à l’oiseau qui s’envole, la pierre aux galaxies.

 


 

Publié dans Prose

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Jean-Marie DUTEY 05/08/2009 19:10

Coucou Jean-Marc. Si tu n'y vois pas d'inconvéniant, je publierais bien un extrait de "Je tutoyais la mort" sur mon blog. Amitiés, JMD