On a beau dire

Publié le par la freniere


On ne prie plus, on tue. Les religions arment le bras de Dieu. Une montre au poignet, on enchaîne le temps. On dépèce le hasard avec un agenda. La parole se perd de portable à portable. On perd sa liberté d’un rendez-vous à l’autre. On ne peut plus donner sans permis de vente, brouter sans être du troupeau, chanter sans permission, parler sans microphone, faire l’amour sans capote, fumer sans raison, manger sans additifs, pisser dans l’eau, écrire sans grammaire, nager sans maillot, courir sans vitamines, rire sans raison, respirer sans tousser ni même pleurer pour rien. On ne peut plus vivre sans numéro, sans portable, sans prothèse. On ne peut plus dire allo sans passer pour un fou ni sourire aux enfants sans passer pour un monstre. Les camions d’abattoirs, les bêtes en pacage, les ambulances pleines, les fourgons mortuaires se croisent pour mieux creuser  l’écart. On a beau dire. On a beau faire ou défaire. Il n’y a pas de corps sans âme. Il n’y a pas d’amour sans amour. Le jardin s’agenouille quand une abeille prie dans l’église des fleurs.

           

La pomme se croit libre quand elle quitte la branche. Sa chair est aux enchères comme la peau de l’homme. Elle mourra noyée par le cours de la Bourse. Dans la bibliothèque de la pierre, je lis le braille du lichen, son écriture végétale. J’essaie de devenir à la fois terre et eau, sève et sang, le goût et la matière. Mes pas marchent dans l’ombre, reliant l’encre et les racines, le soleil et la nuit, le pépin au fœtus. Des doigts de pluie consultent ce que la terre écrit et l’encre le compulse. Au lieu de réduire le monde à la dimension d’une page, les mots l’agrandissent. On a besoin de repères dans le blanc des questions et la boue des réponses. La solitude ne s’échange pas. Seule la présence se partage. Les mots qui éparpillent le silence finissent par se perdre. Il y a des fleurs qui poussent sans être vues. J’écris sans être lu.

           

J’accompagne à l’oreille la musique des sourds, le matin qui s’éveille au son des cafetières et vérifie sa tasse, le chant des ouaouarons sur la vieillesse de l’eau, l’émail qui s’effrite sur la vaisselle du cœur, la mort des grands arbres, le vent qui mâche les orties, l’écriture antérieure dessinée sur les grottes. Le temps ne rend jamais la monnaie de la vie. Pour ne rien oublier, je fais des nœuds avec mes mots, avec mes phrases, avec mes doigts. Sous les toits de ma peau, je fouille dans les chambres. Je déplace les meubles. Je change les rideaux et j’ouvre les fenêtres. D’une tête à l’autre, les rêves s’entremêlent. À la boutique du cœur, je vous solde mes mots pour un peu d’espérance.

 


Publié dans Prose

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colette 01/08/2009 19:47

Tu ES lu !