Joel Bastard

Publié le par la freniere


Joël Bastard est né à Versailles en 1955. Il vit dans les monts Jura. Poète. Auteur de théâtre, de nouvelles et de chansons. Divers métiers comme postier, manœuvre, quincaillier, galeriste, cuniculteur, ouvrier. Participe aux revues : autre SUD, A l'index, Passages d'encres, PO&SIE. De nombreux livres d'artistes avec Patrick Devreux, Evelyn Gerbaud, Abraham Adad, Joël Leick, Koschmider, Tony Soulié, Jephan de Villiers, Bernard Quesniaux, Jean Anguera, Jacky Essirard, Zuzana Hulka, Michaële-Andréa Schatt... Tournée avec le trompettiste Erik Truffaz et le pianiste Malcom Braff pour Ecritures de concert...en 2003 (Ecritures improvisées, musique et texte).

Ses derniers livres publiés: une pièce de théâtre en un acte Les chinchards de Douarn aux Editions Passage d'encres et en poésie BEULE (prix Antonin Artaud 2001), Se dessine déjà (prix Henri Mondor de l'Académie Française 2003) et Le sentiment du lièvre aux Editions Gallimard, collection blanche.

À la bibliographie donnée ici, il faut ajouter de nombreux livres d'artistes (imprimés, peints, manuscrits) :
- Aux Éditions Atelier Saint-Christol-de-Rodières : avec Patrick Devreux, Evelyn Gerbaud, Abraham Hadad, Peter et Beate Repp, Orjan Wilkström.
- Aux Éditions Collection Mémoires : avec Joël Leick, Bernard Quesniaux, Jean Anguera, Koschmider, Tony Soulié, Jephan de Villiers, Zuzana Hulka, Michaële-Andréa Schatt, Jean-Luc Parant, Ricardo Mosner.
- Chez d'autres éditeurs : avec Jacky Essirard, Jean-Guy Rousseau, Jane Le Besque, Claire Alary...

 

Il faudra revenir

C'est dans la chambre de Noëllie, qui sent l'urine et la sainte vierge, que j'ai vu le rayon d'or blanc qu'est ma mère. Le pauvre rayon blessé par la vie derrière et la maladie devant. Je n'arriverai pas à sortir de ce couloir. La rue. Le bistrot. L'escalier qui va chez la grand-tante et enfin la cuisine. Elles sont là ! c'est un couloir qui sent la merde. Ça colle aux narines. Les canaris à la fenêtre sont eux-mêmes englués. L'on ouvrirait la cage qu'ils ne pourraient pas s'envoler. La nappe cirée sur la table, avec ses voiliers, ses ancres et ses cordages emmêlés n'est que l'image d'un rêve arrêté. Depuis que Noëllie a posé sa tête d'enfant sur la poitrine de sa mère. Enorme bombonne pleine de liqueurs ! et d'affection pour Grace de Monaco et Lady Di, les seigneurs ! Si un voisin disparaît, un ami ou quelqu'un de la famille Ma foi, la vie, c'est ça pour nous, il est temps, on dégage, on est pauvre. Mais un prince ! Madeleine un prince ! Sa beauté, sa grandeur et son corps mort, sous les yeux grand ouverts de la princesse qui pleure, mieux que nous tous réunis. Elle pleure pour quelque chose, elle ! Nous on est trop rien, on est trop pauvre. On pleure un parent comme si c'était un roi. La vie est un chemin de punaises, de bogues et de fadaises. C'est pour nous, c'est normal. Notre sang est rouge. Les sillons sont à remplir. Il faut nourrir l'élégance et la générosité des grands dans les hauts murs. Moi, j'ai eu Noëllie. A quarante ans, elle se chie dessus. N'ouvre pas les fenêtres ! Elle est trop heureuse de vous voir. Elle t'a préparé un gâteau avec ses mains et son cœur à elle. Les canaris se régalent déjà, car vous ne le mangerez pas. Les rois n'ont pas de Noëllie dans leurs cours pavées de roses et aux fontaines plus transparentes que mes prières. J'accompagne ma mère qui a un faible pour les bêtes révélées. Les bêtes brisées de la famille notre sang. Ma mère a un faible pour notre sang. Là-dedans il y a les racines de notre mémoire et peut être une réponse à notre continuité. Ma mère en enterrant son père a jeté une pelletée de terre sur la face invisible de dieu. Dieu se débat depuis dans un cimetière lointain cherchant la sortie et s'usant méthodiquement sous la pierre tombale. Taupe aveugle dans les ossements de ceux qui nous parlaient hier, quand de la viande vibrait dessus. En voyant les racines flottées dans l'odeur de Noëllie, j'ai vu ma mère se noyer, s'enfoncer progressivement dans l'épouvante, dans le cul, dans l'infâme, dans la maladie et la bêtise. Elle qui se battait contre tout ça. J'acceptais un verre de vin doux, tiède et brunâtre. Noëllie m'aimait depuis toujours. J'avais avec elle couru les champs. Et passer des heures dans un verger, assis dans les arbres à voir sa bêtise émouvante et sa gentillesse couler de ses yeux de mouton. Elle connaissait les champignons, les araignées d'eau et le langage des grenouilles. Depuis je connais ça aussi. J'avais huit ans, elle en avait vingt, on était des enfants. Elle m'emmenait partout. Elle sentait déjà mauvais. Dehors était bleu, je vérifiais mon verre, dans lequel un cheveu flottait. Je l'en retirais et santé ! je souriais à ma mère. Oui ! nos racines sentent mauvais aujourd'hui. Qu'est-ce qu'on fait ? Il faut rentrer ! On a de la route à faire ! La montagne à traverser ! La voiture à remplir d'essence ! Le coffre à vider au retour ! Le travail demain ! Il faut y aller quoi ! « Dormez là ! » Non non, on y va. Ma mère est debout. Elle est aussi pâle que les petits pains bénits de ma tante, posés dans une ancienne coupe de dragées. Ça pue le baptême ici. Si on sortait respirer l'air pur et païen du bleu dehors. Que le bleu entre dans les poumons de ma mère et lui fasse les joues roses. Ma tante ne se lève pas, ne se lève plus. Exactement depuis que la princesse Grace a eu cet accident au-dessus de Monaco. « Faites quand même attention en rentrant ! et puis il faudra revenir. »

Jour en personne devant la porte, extrait

passage d'encres - numero 13 - décembre 2000

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Du côté du soleil, la plainte des tronçonneuses dans la chair beurrée des sapins. Les oiseaux bondissent dans l'éclairage désordonné de la forêt. On les voit sans ailes. Corps libres dans les immobiles. S'abattant de loin en loin. Comme des poings serrés de plumes.

Comme si le vent protégeait les arbres des bûcherons ! Craquements. Une fibre, puis deux... L'arbre s'est assommé au sol. Dans un bruit sourd de nuque monumentale. Mes pieds dans la résonance. Puis le retour du grand reste. L'oiseau la terre. Les bûcherons couchent les arbres sous le vent.

Le sentiment du lièvre, extraits
 
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Se dessine déjà la tension superficielle. Ce que l'on voit d'un liquide qui dépasse le bord. Poussé entre parenthèse par le sentiment profond d'un ras-le-bol ! Assis dans la quatrième saison. Ce tournoiement météorologique. Le mois de mai dans l'oreille et sur mon front. M'approchant sans trouvailles particulières, du recommencement de juillet la lande, les palues. La mer-océan, le pré, la main. Cette écriture autour de l'an. Demain, les souvenirs danseront sur la tête. Nous lirons le passé dans la pierre du chemin. Avec comme pensée, la pensée d'un mur. La pensée pour un mur. Qui contient pour toujours notre présence. Notre présent Notre absence future.

Se dessine déjà, extrait

Publié dans Les marcheurs de rêve

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