Comme on caresse un loup

Publié le par la freniere


Nous manquons tellement d’impossible, d’audace, d’attention. La présence d’un enfant nous fait tenir debout. Il faut tendre nos bras vers l’amour mais sans baisser les yeux devant l’injustice. Je vais le cœur à nu sous la poussière du corps mais je le vêts de pluie, de paroles, de pollen. On perd sa vie à la gagner. L’âme surnage sur le flot des choses, nous indiquant la route. Toute ma vie j’écrirai, un éclair, une joie, un paragraphe mangé par les insectes, une page écornée, le reflet d’un visage, un bourgeon d’encre bleue dans la forêt des livres, un galet qui rutile dans le ruisseau des songes. C’est ma façon à moi de soulever la pierre et de tendre la main. J’écris pour essayer d’entendre ce qu’on n’écoute plus, tenir la vie par-devers moi. J’écris comme on caresse un loup. Je me cherche un pays dans ma propre parole.

           

Presque tout, presque rien, c’est presque la même chose. C’est presque rien d’écrire. C’est presque tout d’aimer. J’écoute Mozart dans la nuit. La musique s’infiltre partout, entre les lignes, entre les signes, entre les bras d’un arbre. La musique, c’est comme l’eau des oreilles. Les notes caressent les tympans en vagues minuscules. L’âme remonte à la surface. Le champ désert se remplit. Les violons secouent leurs cordes. Les violoncelles tressaillent. Les flûtes jouent de l’anche. Les bémols clignent des yeux. Je n’entrerai pas dans les affaires, la carrière, les rôles, les fonctions. Je rentre dans les bois comme entraient à l’église les premiers pèlerins. Ma blonde se tient debout entre mes os comme une colonne d’eau vive. Elle recueille avec moi la beauté qui s’échappe. Nos enfants nous soulèvent jusqu’à l’éternité.

          

Debout devant ma vie, je la connais à peine. Elle ne répond jamais ce que je veux entendre. L’herbe rare des mots me sert d’énergie. Je me laisse porter par elle avec l’espoir comme un feu dans mes cahiers de neige. La main qui écrit est un oiseau qui s’apprête à voler. Il n’y a pas de route mais des pas que l’on sème dans la terre des routes, la vie qu’on serre contre la peau de l’âme, la main dressée vers les étoiles, la chair de poule sur les chevilles du rêve. Je peuple ma parole de tout ce qui se tait. Je survis avec un peu de blé, le pain des images pour la faim des yeux, l’eau des paroles pour la soif du cœur, la ligne des forêts pour l’appel des loups. Le poète est un homme debout dans sa solitude. Il apprend à regarder les choses, les choses les plus simples. À l’âge où tout le monde sait tout, il ne sait rien encore. Il apprend sans cesse à regarder. Chaque mot est un cocon qui s’ouvre sur le ciel.

 


Publié dans Prose

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Lise 16/08/2009 12:23

François, le pauvre d'Assise, avait un loup pour compagnon. Dans ton texte ci-dessus, je relève cette phrase, vieille de plus de 2000 ans,  " On perd sa vie à la gagner." C'était un autre pauvre qui l'énonçait sans cesse, il mettait l'accent sur le dénuement, sur l'amour, et chassait les marchands du temple. Tu vois qui je veux dire ? Il aurait été ton ami s'il avait vécu maintenant. Tout est signe. Bien beau texte, Jean-Marc, merci. Et Woodstock, tes souvenirs ?