Entre les parenthèses

Publié le par la freniere


On se perd entre les mots qu’on dit et les mots qu’on entend, le vrai visage des choses et le miroir des hommes. On se cherche entre les parenthèses. On se trouve parfois au bout d’une main nue. À ranger les jours comme des draps pliés on en perd les traces qui les faisaient vivants. Aucun trousseau de clés n’ouvre la bonne porte. Il alourdit les poches de choses oubliées. Le vent qui passe vite reconnaît chaque fleur sans connaître leur nom. À quoi sert la mémoire si on oublie de vivre. On enterre les morts au bulldozer et recommence la guerre avec des fusils neufs. Les cœurs trop ébréchés sont comme un vieux canif qui refuse de s’ouvrir. Sans savoir pourquoi les pierres poussent dans les champs, je les soulève d’un mot pour en faire des phrases. Les nuages qui passent me servent d’agenda. J’y note le soleil, les rendez-vous d’orage, les éclairs, les pluies. Toutes les gouttes d’eau me servent d’encrier.

          

Que l’on soit seul ou avec d’autres, on pose toujours un pied parmi des milliers d’autres. Dans certains livres, on tombe à pic, à cause d’un trou qu’on ne voit pas, d’une pierre qui roule, d’une branche cassée, d’une phrase si belle qu’on en perd sa route. Le monde change quand on tourne la page. Quand on relève la tête, on s’accroche aux images, à l’horizon, au ciel, à l’envers du décor. Dans ce monde en trompe-l’œil, on se cherche un costume, une réplique, un rôle. On accumule tant de choses, des livres, des photos, des lettres oubliées. On ramasse tant de mots entre les pages d’un livre, le silence entre nous dont on remplit les vides, les nœuds qui s’entortillent dans une file d’attente. Ils creusent des galeries à l’intérieur de nous. On a du mal à suivre mais chacun joue son rôle. On ne sait rien de ce qui manque. On le cherche en boitant. Le temps perdu est celui où l’on trouve. J’écris comme deux mains qui boivent à la source, les bras de l’accolade, les jambes d’un marcheur. Je traverse la vie avec l’eau dans les bottes et des ampoules aux pieds, un chien à mes côtés à la place des morts.

           

Entre les marches qui descendent et les marches qui montent, on s’accroche à la rampe sans savoir où elle mène. Les seuls mots à retenir, on oublie de les écrire. Je m’arrête parfois au milieu d’un poème pour attendre la vie qui flâne quelque part, les doigts tachés de mûres ou les pieds dans les plats. Il y a des mots parfois qui défoncent la peau, d’autres se racotillent dans la paume des mains. Tout au bout de la page, je me retrouve toujours avec des mots en moins, des phrases en trop, des blancs entre les signes, des images fanées. Les lignes sautent un peu comme un disque rayé. Trop de caresses étouffent derrière la peau, trop de chants, trop de mots, trop de lumière dans les yeux verrouillés, trop de rêves qu’on débranche dessous la peau du crâne. On a substitué le marchandage à la vie, le portefeuille à l’âme, le travail au plaisir, les icones à la vertu d’aimer.  Les livres sur le mur me soufflent quelques mots, des mots comme des gouttes de pluie laissant des marques sur le sol.


J’ai appris à lire en regardant les arbres, à écrire en regardant les nids. La route qu’on pas prise attend près d’un fossé qu’on y fasse le plein. Les lettres qu’on déplie sont une porte ouverte. Ma vie que je voyais de dos, où est-elle passée ? Je porte ses cabas sans savoir où elle est. Je feuillette ses livres sans reconnaître ma langue. Je voudrais bien lui demander pardon et lui tendre la main. Je l’ai trop secouée. Il en tombe des larmes. Quand je ne peux plus dire, je laisse faire l’oiseau à l’extrême pointe d’une aile, d’un nuage, du ciel. Je laisse le vent danser entre les arbres et caresser les bêtes. Je laisse la nuit dégrafer son corsage et nous montrer ses rêves. Je laisse la rosée témoigner de ses larmes. Je laisse les épines protéger la beauté.

 


Publié dans Prose

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jjdorio 09/09/2009 03:44

en écho et comme toujours en empathie ce texte inédit pour l'ami JMLF                         TOUT DOIT DISPARAÎTREDe ce que j'écris là, rien ne restera.Ça libère d'un poids absurde et prétentieux.Quant à arrêter d'agiter le stylographeSe serait aussi absurde et prétentieuxQue celui qui prétend tout direEn demeurant obstinément silencieux.

Soisic 04/09/2009 19:06

"une phrase si belle qu'on en perd sa route"..........c'est vrai

Jimidi 04/09/2009 18:30

Manquerait pas un petit quelque chose dans la phrase  "La route qu’on pas prise attend près d’un fossé qu’on y fasse le plein." Faut-il lire "La route qu'on n'a pas prise..." ? 'et peut-être un accent circonflexe à icône). Sinon, bien. ♣

daniel guimond 03/09/2009 14:40

Le Je de dire ce qui ne se traduit pas en mots défonce la clôture qui nous sépare de nous. Superbe ton texte!!!