Dans le passage (France)

Publié le par la freniere

Chaque texte nous laisse dans le passage. Un éternel passage. Sans rive. Être là. C’est tout. Toujours partir et ne jamais arriver. Là. Dans le courant d’air de la vie. Les volets battent, les portes claquent et le texte nous laisse là. Entre. Pantelant dans le passage. Lourd. Sans aisance.

Les textes sont des orphelins. L’espace d’un instant on a cru pouvoir leur offrir une famille…. Et puis ils nous quittent, alors on reste dans le passage. Et c’est nous l’orphelin à secourir. Le texte nous a seulement accueillit un court instant dans sa famille de mots, sa famille turbulente et bruyante. Et après la famille nous quitte. Et l’on reste là, dans le passage encombré de désordre et de silence.

Et l’on sait qu’on ne sera d’aucune famille.

Le texte ne ment pas, il nous promet la solitude et il nous la donne. Comme une fleur rouge sang. Il l’incruste même. Il la grave, de peur qu’on oublie que s’est nous qui l’avons sollicité. Elle devient notre nom.

Et nous restons dans le passage. Entre les portes du désir. Coupé des horizons. Immobile entre deux mouvements, deux élans. Et c’est ainsi depuis la nuit des temps. Car la nuit des temps est le lieu du poème. Toujours. La nuit. Et après le passage. L’entre deux.

L’attente.
L’inquiétude.

On ne ressort pas complètement indemne des mots. Avec cette double sensation. L’accroissement et la perte. La douceur et la violence. Comme dans le vertige.

Pendant le texte les atomes de la vie sont portés à incandescence. Comme dans l’amour quand les corps s’effleurent d’insouciance et d’oubli, ou quand ils se cognent l’un à l’autre dans l’abandon et l’ivresse. Comme dans l’amour où brusquement on sait qu’il n’est plus question de douleur mais de débordement, où l’extase décide de ne plus descendre, mais au contraire, de monter. Le mascaret ride le fleuve comme un frisson de jouissance. Le texte nous a défait du temps, jeté hors des doutes, il nous a pris la main et le cœur pour nous faire traverser l’infini à la perpendiculaire de nos passions et dans la diagonale de nos souvenirs. Le texte réinvente la géométrie de l’espace et du corps, dans les angles se trouvent l’ombre et le souffle, et les parallèles se rejoignent sur les lèvres des rêves, et les ellipses nous réchauffent de leurs foyers majestueux. Et c’est un temps simplifié où les équations retrouvent leurs inconnues. Et les ondes ne vibrent plus, elles ne font que trembler, que frémir, et elles n’oscillent plus, elles ne font que se balancer comme les roseaux dans la brise d’été. Et le mascaret redresse le fleuve de sa langueur chagrine.   

Et juste après le texte, la droite se raidie, l’infini se relativise, les parallèles s’assagissent et se mettent à bonne distance l’une de l’autre, comme des inconnues qui se toiseraient de haut. Les perpendiculaires s’ennuient à nouveau, et l’ombre quitte les angles morts de la vie pour se répandre en obscurs savoirs. Après le texte c’est le tems des redites, des pensées sur la pensée, des constructions fragiles. Après le texte c’est le temps des insectes. Temps mesuré, sans ambition, sans imagination, qui ne sait que finir. L’entre temps du texte, avec le fleuve vautré dans sa lassitude féroce et gourmande. C’est un temps somnambule, nos actes ressemblent à des actes mais ils n’en ont plus la vérité, comme si le rêve était clivé, ou troué par la lame du soleil.

On est dans le passage, dans les couloirs du jour avec des portes à l’infini, des portes closes. Et le fleuve qui coule dans son infinie indifférence hautaine. Et notre maladresse importune les silences, car ici, dans le passage, ils ont changé de nature, d’humeur. Ils nous regardent, ils nous désignent. Certains nous accusent.

Après le passage. Un autre mascaret. Après… Un autre…
Et la hache du texte coupe un peu plus mes amarres.
Je suis en partance pour l’exil.
Un jour il n’y aura plus de retour possible.
Un jour…

Franck Nicolas
http://franckreveur.canalblog.com/

( « On ne sort du temps que par la bonté. » C. Bobin)

 

Publié dans Poésie du monde

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