Le vent se lève 1

Publié le par la freniere

J’ai l'impression d'écrire en copropriété. Lire un seul, c'est en lire plusieurs, un labyrinthe de noms, un corridor d'alibis, personnages fictifs ou réels. Ne me cherchez pas dans la foule. Je suis derrière la coulisse, dans la marge. C'est de là que j'écris. Je marche encore avec un mot devant l'autre comme une main tendue. J'écris dans l'entretemps. J'entretiens le vestibule du silence, tout ce qui remue autour des mots, les sentiers qui bifurquent, les mobiles d'errance. J'entasse la poussière sous un tapis volant, une poussière d'étoiles. Le temps est un lieu de trajectoires multiples. À défaut d'un salaire, j'ai encaissé des mots. Dans les entrailles de la terre, j'ai trouvé le silex, l'os du rêve, le fémur de Lucie, notre grande mère à tous. De la source à la mer, des voyelles aux images, les mots, comme les rivières, empruntent l'imprévu. Les yeux s'ouvrent sur un labyrinthe intime. Une main sur la page s'amuse à dessiner une cible inconnue.

Aujourd'hui ou demain, quelle différence ? Il y a longtemps déjà que j'ai rayé les dates. Une immense larme de crocodile a pris toute la place, noyant les mots et les images. C'est la panique sur la page. La flaque s'étend jusqu'au cœur du labyrinthe. On découvre soudain que certains mots savent nager, que certaines idées ont du muscle et que d'autres sont molles. Mais très vite le réel reprend ses droits. Il pleut de vraies larmes sur le visage des érables. Ma main remonte l'escalier jusqu'au grenier du cœur. Mon pied le redescend pour corriger la route. Les neurones en chute libre ne savent plus où aller. Ils se cognent aux parois, se glissent dans les mots, se déguisent en larmes. Les atomes s'affrontent, s'épousent, se repoussent. Le cœur change de visage à chaque nouvelle phrase. Mon crayon ne sait plus sur quelle encre danser. Au fond des souterrains imaginaires, le rêve saute à la corde, une forêt d'un autre âge en appelle aux oiseaux. Je ne réponds de rien. J'interroge la vie. Quand le désert envahit la tête, chaque grain de sable rechigne. Les aiguilles du temps se rapprochent un peu plus. Demain, je ferai mieux, peut-être.

L'écran est une immense nappe où s'attablent les mots. On y débite des sornettes comme on parle d'amour. On débouche des bouteilles à la mer. On mange ses mots, des coquilles de phrases, des majuscules renversées. On fait des signes muets dans le vacarme des images. C'est comme écrire sur le sable, sur le dos des nuages, sur la sève des arbres. On ouvre des tiroirs comme on ouvre sa tête. L'eau des neurones grimpe sur les sorties de secours. On lance par l'écran des échelles de rêve. C'est une piste d'envol, la sienne, la mienne, la tienne. Les mots s'emmêlent, se tricotent, se tissent, s'attachent comme des draps qu'on lance pour échapper au temps. Des mots sortent du chapeau, des tours de magie, un véritable tour du monde, un manège enchanté. Un bonhomme en papier éclate sur le verre en milliers de voyelles. Le fil blanc se découd dans le tissu des phrases. Des mots nouveaux nous dévorent des yeux. Une chaise bancale nous parle en bégayant. La table fait recette par de menus détails. Le lit nous raconte des histoires à dormir debout. On parcourt du doigt un immense continent. Les phrases les plus simples nous mènent le plus loin. Les mots abolissent l'argent entre les mains qui les partagent. L'herbe repousse au fond d'un regard vide.

Le temps n'existe pas ni aujourd'hui ni demain. Tout recommence sans cesse. La réalité change et s'habille de rêves. La mémoire vide son sac en oubliant l'espoir. Le temps passe. Le bruit court. La pluie tombe. Le vent se lève et dépasse les bornes. L'œil remonte aux sources en suivant l'horizon. Je demeure aux aguets sur le bord d'un abîme. Un vrai soleil me couche sur le dos. La beauté du monde me plaque sur le sol. L'esprit souffle et relève mon âme. La vie repousse au ras du cœur. Écrire est une façon de marcher. Marcher est une façon d'écrire. Les muscles se relâchent sous les épaules du temps. Les feuilles se dilatent au toucher. Les fleurs se rétractent. Le monde est ainsi fait : chaque atome dépend d'un autre atome. Toute échelle est constituée par ses barreaux. Trop de vendeurs usurpent la parole. Les mots appartiennent à ceux qui les aiment. Parti avec des images, j'arrive avec des mots. Les phrases croissent comme des plantes dans la terre du rêve. C'est pour vous que j'écris, la tête en minuscule, le cœur en majuscule.

Publié dans Prose

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