Le vent se lève 3

Publié le par la freniere

Je fais l'enfant. J'ai fait l'adulte trop longtemps. J'ai fait le mort trop tôt. Je fais l'amour maintenant. Je fais la vie. Je fais l'idiot entre les mots. L'eau qui coule dans les torrents, les ravins, les rivières, elle court sous ma peau. Le ciel se lève dans mes yeux. Le vent qui court, le vent carré, le vent bleu, le vent qui tourne les moulins, il éclabousse mes neurones. Même la neige prend feu au milieu de la page. Je prends le temps. Je me sens né à chaque instant. J'écoute passer le vent comme un clochard heureux. Je crois aux fées comme un enfant, aux mirages, aux manèges, aux miracles. Sans les éclats de rire, les lèvres seraient fades, les baisers moroses, les caresses inutiles. Une vie d'homme dure autant que dure son amour.

J'apprends à lire l'impossible. À cœur ouvert, les feuilles restent vertes, les fleurs écloses, les nuages en bonbon. La vérité n'est jamais ce qu'on voit. Elle est ce qu'on rêve. Elle n'est pas ce qu'on pense. Elle est ce qu'on écrit. Je suis un homme sonore. J'accueille tous les mots que j'entends. Je les prends dans la rue. On ne déterre jamais qu'un mort entre les pages d'un dictionnaire. Au seuil de l'enfer, une frange d'herbes folles me murmure le ciel. Je ne sais rien, j'apprends. Je ne suis pas l'archer mais la flèche perdue qui retrouve la cible. Je vis dans un éclair dont persiste le son. Je vis comme on se jette dans une boite aux lettres avec l'herbe, la pluie, le soleil et le vent. Je ne veux pas pourrir mais brûler, être encore le cierge au milieu des néons, le feu d'une luciole dans l'océan du rien, le rouge d'un vitrail dans l'obscure caverne. Il ne faut pas pleurer quand un arbre s'éteint. D'autres bourgeons s''allument. À la lumière de la fin, le commencement s'éclaire.

Debout sur le côté, j'ai vu pleurer un arbre. Des grosses larmes tombaient plus vieilles que le malheur. Je ne sais dans quelle langue il parlait aux oiseaux. J'ai mis sur ses épaules ma vieille veste usée dont les mots se démaillent. J'ai réchauffé les nids avec un air de flûte. Il pleurait des échardes, des feuilles à peine vivantes, Ses bourgeons s'éteignaient un à un dans les branches et la sève chantait en mémoire des fleurs. Je suis reparti, ma hache sur l'épaule. J'ai bûché tout le jour des poteaux de téléphone. Je m'appuie au chambranle du monde. D'étranges femmes en noir immolent leurs poupées. Des vieillards jouent aux dames l'éternelle jeunesse. Des hommes jouent aux cartes des continents entiers. Le poids du cœur vaut moins que celui du pétrole. Des enfants morts de peur jouent à la roulette russe, à la seringue, au soldat. On lange les bébés dans la soie des drapeaux. Ils sont à peine vivants, ils entrent dans l'horreur. J'écris avec les bleus, les ecchymoses, les mains brisées, les fleurs au garde à vue. Les hommes qui travaillent n'ont pas le temps d'arroser leur jardin et ceux qui ne travaillent pas ne savent plus ce que c'est qu'un jardin. Ce sont encore les grosses légumes qui en profitent le plus. Le singe, en descendant de l'arbre, n'aurait jamais du troquer le sens du partage pour celui du profit.

Les arbres meurent peu à peu avec leurs racines trop courtes pour la vie. Le vent ne s’accroche plus aux branches. Il passe son chemin entre les bras tendus. Les oiseaux volent bas et n’osent plus chanter. Trop de balles aux aguets n’attendent qu’un signal. Le rire des enfants se cache dans les caves et celui des amants ne sort plus sans montre sans manteau sans chapeau. C’est en catimini que le soleil se lève, caché derrière la neige, les nuages, les toits. Le corps du jardin a perdu sa tête d’ail, ses pieds de céleri, ses grands pas de concombre. Le verger tombe dans les pommes. Seule une piqure d’abeille pourrait le réveiller, le duvet d’un oiseau, l’appétit d’un enfant grappillant dans les branches.

L’espoir ne se lève plus du lit. Il dort dans un rêve qui a perdu ses ailes. Il ne sait plus voler au-dessus de l’abîme. La lumière se cogne dans un décor en miettes. La soif se casse comme un verre. Il n’y a plus nulle part où aller. Les routes ont perdu leur chemin. L’absolu, l’infini, que ferais-je de ces mots trop grands ? Que ferais-je avec les mots trop petits pour la douleur humaine, les chats morts dans la rue, les sans abri qui nous tendent la main au seuil des restaurants, les amis qui nous ferment la porte, les bêtes qui nous fuient, les oiseaux de malheur qui réclament des miettes ? On ne perd pas le cap mais le bateau prend l’eau. Les voiles brûlent dès que le vent se lève.

Publié dans Le vent se lève

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thomas 31/10/2006 13:49

"écrire est une façon de marcher"
mettre un pas devant l'autre,                                                                  dégager l'horizon                                                                                                               en prenant garde sous ses semelles                                                        du vent qui se relève                                                                                      
beau et droit                                                                                                   comme la main usée                                                                                                                       du poête