De l'image 2

Publié le par la freniere

L’image réussie est le rapprochement de deux réalités qui, par le truchement l’une de l’autre, acquièrent chacune la capacité de se dire davantage, de s’invoquer et de s’évoquer. La circulation du sens apporte un afflux de la chose à elle-même. La ressemblance qui naît de la formulation poétique construit une espèce d’entendement entre les choses, une espèce d’audibilité générale. De ce point de vue, l’analogie relève sans doute fortement de l’autosuggestion, je veux dire de la faculté de devenir ce qu’on s’entend être. Le prisme des métamorphoses est un passage au tamis de l’altérité. La métaphore a sans doute à voir avec la pratique de l’humour, c’est-à-dire une attention à soi qui sauvegarde d’une trop grande attention à soi, un décentrement permanent par méfiance envers le centre, siège d’une stabilité croupie. La métaphore est essentiellement drôle : c’est comme si un impossible remontait visiblement l’enchaînement des possibles qu’elle élabore. Cette drôlerie est la timidité de sa hardiesse. Et l’intérêt de la figure oxymorique n’est peut-être pas tant dans sa largeur de vue que dans le fait de ruiner la prétention de chacun des points de vue, ou plutôt la prétention à être vu de chacun des points vus. Il ne s’agit pas d’annuler la contrariété des choses, mais bien d’enfoncer en elles le coin de l’écart entre elles, comme si la densité d’une formule éclatait chacun des éléments rapprochés. Si une chose est également son contraire, c’est qu’elle n’est rien d’autre que ce qu’elle est : ce qu’elle est et rien d’autre de dicible ou de saisissable. La désaffection d’une grande partie de la poésie contemporaine pour l’image serait — si j’ai bien compris — le refus d’un langage qu’elle accuse de trop de confiance dans son pouvoir de donner à voir. Alors que ce que l’image poétique donne à voir, c’est l’extrême ténuité des choses et notre fondamentale impuissance à rien voir.

 
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C’est le paradoxe qui nous sauve. Le paradoxe (et l’image frappante est toujours paradoxale) confère à ce qui est énoncé une sorte de durée, d’épaisseur dans laquelle la matière de ce qui est dit peut se méditer soi-même, se travailler pour être, lever. La chose frappée de paradoxe soudain s’arrête, se parcourt à rebours, se tord en une interrogation musculeuse, vive, fuyante mais qui très certainement produit l’encre de ses effets nouveaux, répercute le choc subi. La coche du mot sur la chose vient à un moment toucher la corde du monde : c’est l’arc de l’image. Et ce que l’image construit au-delà d’elle, c’est l’impression que tout concourt à elle, que le point est le point qui est vraiment l’intersection des lignes, que le tissu général du monde se densifie là en une sorte de loupe, de verre grossi comme l’affleurement de la bulle du monde qui monterait dans le monde. En réalité, la chose est habitée par ce qu’elle habite : la chose. Il faut voir là non pas sécheresse de la chose mais une profusion sourde, une adéquation pure incessante, une ébullition laquée.

« L’intrinsèque est le cœur de l’eau »

dit Christian Hubin. Le changeant n’est que la lucarne par laquelle on voit le semblable aller au semblable, le même fuser dans le même. L’image nous fait entrevoir cette profondeur, cette intimité, cet entretien que les choses également sont. William Blake :

« Le feu tire joie de sa forme. »

C’est sans doute un très fin tuyau, un infime bec verseur, un accroc de rien qui dans la chose la fait communiquer avec ce qu’elle est, une trace même, bien plutôt qu’un détail de son anatomie, la trace peut-être du mot, allez savoir.

 
Laurent Albaraccin
 
 

Publié dans Prose

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