De l'image 3

Publié le par la freniere

La métaphore tend à la métonymie. L’image prend un morceau pour un tout, s’en fait un monde calmement.

 
« La poésie est l’incendie des aspects »

énonce Salah Stétié. L’image est un fétichisme de la combustion. Elle jette les détails au principe, qui est de se nourrir de détails, justement. Elle montre l’infini remplacement par soi qu’est une chose. L’image dit l’intermittence continuelle du papillon, c’est-à-dire l’escamotage continu de la chose par l’être actif dans l’apparition de la chose, qui est la chose même, mais la chose dans son donner, jamais dans son donné, comme si les apparences, les feuilles à l’arbre étaient les coups d’épaules représentés de la poussée de l’arbre.

 
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Convoquer deux choses en l’une, ce que fait l’image, n’est faire que ce que fait la chose qui, immédiatement, est deux choses, trois même : soi et soi. Et l’être dedans qui coud cela très fortement, bien plus serré que la plus belle de nos images.

 
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Qu’une chose soit soi peut prêter à rire. Rions.
 
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L’image-figure rhétorique n’est rien. C’est l’image appliquée aux choses, aux matières, aux éléments naturels, aux êtres des règnes minéraux, végétaux, animaux, anatomiques, climatiques, sensitifs, qui est quelque chose et qui est un geste de connaissance, une transcription (ou une instigation) de la rêverie imaginante, dont Bachelard a donné la leçon, plus récemment Cynthia Fleury]. Nous ne vaquons pas en apesanteur, en poésie. Si, comme je le crois, nous sommes affranchis de nos liens au sordide et au vulgaire du monde contingent (ce monde technique qui raccourcit toujours plus la laisse), nous sommes de plain-pied par contre avec ce qui nourrit ce corps de l’âme qu’est l’imaginaire. L’imaginaire n’est-il pas une surface de porosité, un tissu où s’échangent les gaz de la pensée et de la matière ? Quelle est l’efficacité de la rêverie ? De quelle bille réelle l’image est-elle la chiquenaude ? Notre esprit, dans le monde, n’est rien. Ou plus exactement il est un point. Le point est limité par le tout dans lequel il n’a aucune place, où il n’est pas. Il n’est qu’en lui, adossé à lui-même seulement, tourné. De ne pouvoir s’édifier, s’étendre, il se nidifie. Notre âme est un point, de pareille douceur. Et la rêverie est cette solidarité des points instaurée dans le monde, et qui structure la structure du monde, peut-être. L’image poétique transforme les choses en leur âme, c’est-à-dire en leur repli. Les mots du poème sur les choses les retournent comme des gants, inversent la tendance de leur être, les entourent d’une affection, les baignent dans l’élément de la pensée qui les dote d’une perméabilité au monde en même temps que d’un pouvoir de diffracter cet envahissement, d’assouplir la raideur des choses voisines qui les pénètrent, affectées elles aussi d’une ductilité autre ou, c’est selon, d’un mordant nouveau, joyeux. Dans l’image, le feu et le feu viennent mêler leurs eaux, viennent composer lentement la rive du visible.

 
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Un poisson est un poisson dans la langue. Un poisson est une truite dans la langue. Et une truite est cette truite qu’on a vue ou tenue ou pêchée, dans la langue.

 
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Sous le feu de l’image, les attributs d’une chose cornent, finissent par se détacher, tomber comme des mouches ensuite inatteignables et bourdonnantes, et qui vont aller soudain composer l’essaim d’une autre présence, cette bougie figée qui tremble, ce nuage précipité grain, cette laine intérieure à un sac de blé… Toute la cascade des métamorphoses, tout le processus de l’intenable, n’est aucunement un nihilisme, une occultation du réel mais bien au contraire un vif éclaircissement du réel qui devient comme capable d’introspection. Roger Munier donne un exemple de cette expérience qu’est l’image :

 

« Le merle chante dans la pluie. La pluie se pleut quand le merle chante. »

L’image sait que la consécutivité n’est pas sans conséquence et que, précisément, cette conséquence de la consécutivité des choses est un déferlement en soi de soi. C’est tellement évident d’ailleurs cette mise en présence de deux êtres génératrice de leur approfondissement. Comme dit Antonio Porchia :

« Qui dit la vérité ne dit presque rien. »
 
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Laurent Albarracin

Publié dans Prose

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