De l'image 4

Publié le par la freniere

Pour l’image poétique, plus une réalité est lointaine, opposée à une autre, plus elle est dans son axe, dans sa ligne de mire. Ce que voit l’image en toute chose, c’est sa verticalité fichée dedans, sa radicalité de chose, cette lance en elle qui l’oppose. Comme ironise gravement Scutenaire,

« Ici est l’autre bout de la Terre. »

D’où vient cette visée, ce désir de la distance propre à l’image ? Char :

« La poésie est l’amour réalisé du désir demeuré désir. »

Ce désir demeuré désir c’est le franchissement de l’écart par le maintien de l’écart, c’est ce travail de paradoxe que prend en charge l’image et dont on a besoin pour assouvir la soif de notre soif.

Les moulinets d’un bâton font la beauté des cercles.
 
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Pas de réductionnisme dans l’image. Ce qui se transforme ne devient pas devenu, transformé, abouti mais devient devenant, transformateur.

« La langue
      est l’aile du cœur »

dit Franck-André Jamme. L’image — l’image juste, l’image belle — est forcément exponentielle. C’est une éclosion qui augmente, qui en entraîne d’autres, c’est un bonheur d’écriture qui peu à peu embellit le monde.

Pour s’envoler, il faut beaucoup ciller.
 
*
 

Que la chose soit soi-même soi est le plus beau trésor, et le mieux caché qui soit, la plus grande évidence et le plus grand mystère. Tout le monde passe devant. D’où la chose tire-t-elle la ressource d’être soi, sinon de soi ? Mais comment fait-elle ? Et croit-on que le fait d’être soi la laisse anodine, pantelante ? Quel contresens ce serait ! Au contraire, cela l’oblige à être sur tous les fronts de ses facettes, à signifier en permanence ce qu’elle signifie, à répondre sans cesse aux sollicitations de ses caractères propres (dont le premier, celui de se solliciter), à dérouler encore la bobine déjà déroulée de son soi. Un véritable destin. Une vie en tout cas. Tout le monde passe devant.

 
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Dans l’image, une chose en convoque une autre pour dire ce qu’elle est. C’est que toute chose, en étant, est surgissante, nouvelle à soi. Une chose bien soi est toujours un peu autrement soi. Du coup, ce qui apparaît apparie ce qu’il est et ce qu’il n’est pas. Ce qui apparaît est pair : soi et non soi, et donc aussi impair : d’autant plus soi qu’il est non soi tout en étant soi. Mais — heureusement ! — l’image dialectise la réalité d’un seul coup, sans étaler aucune verbosité dessus. Elle est une image faite. Le travail a déjà eu lieu.

L’image est un feu qui a brûlé l’étape du feu.
 
*
 

Ce qu’il y a de réjouissant dans la contraction métaphorique, c’est sa force de contradiction, et que la contradiction y est exactement son contraire : un déblocage, un ferment de dissémination. Il n’y a de pureté qu’impure, que troublée de mouvement, que hors du hiératique. De virginité que violée. Dynamiser une chose c’est la dynamiter en la bourrant comme un pétard de ce qu’elle est et n’est pas. La dynamiter ou, du moins, la rendre éminemment dynamitable, la laisser au bord d’être inhabitable à elle-même tellement elle est occupée du monde. La vertu de l’image est d’induire un mouvement en elle qui va au mouvement. L’image ruine la façade de chose de la chose, car elle y voit avant tout de l’être. Elle y photographie la fragilité, ce fil de tungstène incandescent autour de quoi la lumière de l’apparition des choses se fait. L’image voit l’instant, le lézard de la fissure se prélassant au soleil de l’origine, mais voit qu’on ne le voit qu’un instant, c’est-à-dire au moment où également on ne le voit plus. La lucidité est l’humilité de la lumière. Une chose n’est que l’élan vers l’élan qu’elle est.

Laurent Albarracin

 
 

Publié dans Prose

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