L'impatience du monde 10

Publié le par la freniere

Aujourd’hui j’écris blanc, le blanc des yeux, la belle épouvante, l’échappée belle, le blanc sillage des nuages, la blancheur de la neige. Je nettoie le silence, le blanc des jours entachés par la mort. J’ignore toujours pourquoi j’écris. Je donne un prénom à chaque jour qui passe, un nom de fruit ou d’ange, un nom de fleur ou d’oiseau, d’orage ou de désir. J’habille de musique les vieux mots en guenilles. J’en appelle aux oiseaux lorsque les arbres ont des visages de monstre. J’en appelle aux cailloux pour retrouver ma route. J’en appelle au silence pour retrouver la voix. J’essaie de retenir le soleil dans ma main, de toucher l’intouchable.

La vie se tient tapie dans le moindre mouvement. Elle surgit à l’improviste dans une goutte d’eau, dans un jouet d’enfant, dans le pli d’un costume, le craquement d’un clou, le claquement d’une porte. Elle saute sur les meubles et déclenche les rires. J’entasse des pages sur la table et le vent les dispersent. Les mots se cachent dans les coins, au-delà des clôtures, dans le chant des cigales. J’en rattrape quelques-uns que les autres rattrapent et poussent un peu plus loin. C’est sans doute cela écrire, chercher sur les photos les visages oubliés, les ombres disparues, jeter du sable dans l’enveloppe, jeter du lest, tracer des signes sur la neige, faire des gestes dans la nuit, attendre la réponse, chercher les premiers mots et la voix de sa mère, la berceuse perdue, le premier alphabet, la parole des choses.

J’étais là, perdu quelque part dans le monde, absent, voué au réel. J’ai glissé sur un autre chemin. Je ne m’intéresse plus aux histoires des grands. L’histoire de l’homme est une sale histoire. On doit payer son eau, son air, même sa mort, même les fraises sauvages, les balles des soldats protégeant les voleurs. Je préfère les contes de fées, les petits brins d’herbe, les cailloux, les pommes de pin qui tombent sur la mousse, les baisers beaucoup plus vastes que le monde. L’écriture est une cabane ouverte à tous ceux qui n’ont rien. Elle est plus petite que la vie mais en même temps plus grande. Elle s’ouvre quand tout se ferme. Les mots se frottent les yeux et regardent dehors. La cabane est en ruines mais le chant des oiseaux la revêt de soleil. Un chant monte de chaque planche. Il y a tant de vie dans les ratures sur la table, des veines annotées, des eaux et du soleil. J’ai retrouvé mon enfance dans les bois. Elle avait grandie seule en mangeant des racines. Elle avait gardé le feu sous la main comme d’autres la prière. J’ai volé du langage, des pierres, des mots à la nature, des phrases aux arbres morts pour retrouver sa voix.

Tout ce qui est léger me retient à la vie. Des voix et des visages se bousculent à la porte, le rêve des enfants qui ne veulent pas dormir, le souffle du vent dans les arbres, le cri des bêtes au fond du bois, le bruit des vagues sur le roc, les larmes du regard, cette part d’inconnu dans les mots les plus simples. La langue est un pays, le seul que j’habite.

(...)

Publié dans L'impatience du monde

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Annick SB 03/01/2007 09:38

Je suis tout simplement boulversée par la simplicité et l'intensité de vos paroles ; merci !Le 22/12 c'est ma date anniversaire, j'ai donc cherché ce que vous aviez écrit ce jour, comme une enfant capricieuse ; je ne suis pas déçue ! On se pose souvent les questions que vous évoquez là quand on aime écrire, quand on aime la vie ;  peut-être d'ailleurs y apporte-t-on les mêmes réponses et pourtant la découverte de l'expression de l'autre est toujours délicieuse et surprenante .

Colette 23/12/2006 16:58

Et parfois dans un texte une phrase est la seule qu'on habite : ici ( pour moi) " j'en appelle au silence pour retrouver la voix"