La remontée des cendres (Maroc)

Publié le par la freniere

Et moi
je refuse la prière de l'absent
la gloire posthume et la rose d'argile
je ne suis ni soldat ni martyr
je suis cordonnier et j'ai oublié mon nom
je suis artisan et j'aime les chansons d'amour
j'aime le miel et l'huile d'olive
j'aime l'araq et la fleur d'oranger
je suis petit dans ma rue
je suis petit dans la vie
et là je n'ai plus de sang à verser
je n'ai plus faim ni soif
j'ai un peu froid
et je n'ai plus de larmes à retenir

[...]

Le soldat brisé par la faim
n'a plus de corps à nourrir.
Il dort à présent
le visage effacé par les flammes.
Il coule dans le fleuve comme une mémoire qui rejoint la mer.

[...]

Voile et linceul sont tombés en douceur
pour la paix éternelle.
Corps emmitouflés dans le silence
et sourires suspendus comme un rêve pris en photo.
On a coupé le souffle en saupoudrant la vie endormie.

[...]

J'arpente l'abîme.
Je descends. Je suis suspendu.
Les cendres fument encore. Elles montent, m'enveloppent puis retombent,
poussière grise qui fait de mon corps un sablier.
Je suis friable. Je suis une vieille roche délaissée.
Je suis sable et temps.
Je suis sans visage.
Je nourris la terre et verse mes paroles dans le sang de la terre.
J'irrigue les racines d'arbre au printemps tardif.
Je compte les jours et les morts pendant que des hommes transportent leur maison sur le dos.

Tahar Ben Jelloun

La Remontée des cendres
poème - Édition bilingue,
version arabe de Kadhim Jihad
Seuil, 1991
et " Points Roman", n° R625


 
 

Publié dans Poésie du monde

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