Le grand rire de l'amadjouak 2

Publié le par la freniere

Eepilk

Cher Eepilk,
Dear e-five-nine-o-two
Cher E5. 902

Ta tête revient me danser dans la mémoire ballottante au moment d’entamer ce texte.

Tu as évidemment oublié depuis longtemps la lettre que tu m’avais écrite en syllabique et que je ne sais plus quel missionnaire-fonctionnaire m’avait traduite. En partie seulement, car il avait laissé en blanc un long passage, le dernier paragraphe en fait, dont on vient tout récemment de me faire connaître la teneur.

Tiens, je te renvoie tes propres mots, au cas où tu les aurais oubliés.

«Il y a fort longtemps
ma mère m’a chanté une histoire
qu’elle tenait de la mère de sa mère
qui elle-même la tenait de sa grand-mère
laquelle l’avait apprise et puisée directement dans la géographie je crois

ma mère me l’a chan… contée à nouveau
une deuxième fois puis une troisième fois avant de mourir
me faisant promettre de ne jamais en parler à qui que ce soit

so i wont tell it
je refuse de te la transmettre

je refuse de te la transmettre

il y a des secrets qu’il nous faut conserver
autrement nous n’existerons plus
nous ne serons plus rien qu’une histoire
s’envolant dans sa transmission

plus rien qu’une onde qui se referme
sous les bourrelets de la mer aux glaces
quand le phoque s’est retiré
de son trou à respirer

mais à qui donc s’adressera
le dernier animal à parler sa langue
le dernier chamane à détenir le secret
où se cachent les émotions de l’hiver après
le départ des battures

oh! je t’en prie
«janziouk oumigma»
tords-moi un peu le bras
fais-moi rouler sur la toundra
ou tire-moi la mâchoire n’importe quoi
trouve-moi vite une excuse
pour que je puisse rompre avec la tradition
et te raconter…»

(...)

Jean Morisset

Publié dans Prose

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